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10.000 soldats russes morts en Ukraine? Pourquoi le bilan paru dans la presse à Moscou est crédible

Un soldat ukrainien  examine un véhicule russe détruit, à Kharkhiv, le 27 février 2022.

Un soldat ukrainien examine un véhicule russe détruit, à Kharkhiv, le 27 février 2022. - Sergey BOBOK / AFP

Dimanche, un média russe réputé proche du Kremlin a publié sur son site un bilan évaluant à près de 10.000 morts le nombre des pertes russes en Ukraine depuis le déclenchement de l'invasion. Un chiffre retiré presque instantanément. L'incertitude demeure autour cette statistique hautement sensible.

Historiquement, le tabloïd Komsomolskaya Pravda a toujours été proche du Kremlin. Héritier direct du journal officiel des "Jeunesse communistes et léninistes" sous l'URSS, il appartient aujourd'hui à l'oligarque Grigory Berezkine, proche de Vladimir Poutine, comme le précise France Inter. Mais en publiant dimanche le bilan des pertes militaires russes en Ukraine depuis le début de l'invasion - bilan bien supérieur à celui reconnu par le régime - le média a sans doute ressenti un petit coup de froid dans ses relations avec la présidence.

Ainsi, pendant les trente minutes qui ont suivi la mise en ligne de l'article dimanche sur le site de Komsomolskaya Pravda, on a pu lire qu'en près d'un mois de guerre, l'armée dépêchée en Ukraine par Moscou avait perdu 9861 soldats et déplorait 16.153 blessés.

Le Kremlin a quant à lui admis 498 morts le 2 mars, avant de s'en tenir, depuis, au silence le plus absolu à ce propos. Le général Jérôme Pellistrandi, consultant militaire de BFMTV, nous aide à y voir plus clair.

Embarras et "piratage"

Sitôt publiés, sitôt retirés. Le nombre des soldats russes morts en Ukraine paru dimanche dans un article du Komsomolskaya Pravda ne sera donc pas resté disponible bien longtemps, mais il est éloquent. S'appuyant - professait le papier - sur un briefing du ministère de la Défense, on a pu y lire que 9861 envahisseurs avaient perdu la vie en trois semaines de combats, et que 16.153 militaires avaient déjà été blessés. Bien au-delà donc des 498 morts du dernier décompte officiel local.

Ce mardi, dans sa conférence de presse, Dmitri Peskov, porte-parole de la présidence russe, n'a pas jugé bon de commenter l'imbroglio après qu'une question lui a été posée à ce propos.

Le média au coeur de la tourmente s'est toutefois justifié à travers un communiqué, cité ici par Franceinfo: "L'accès à l'interface administrateur a été piraté sur le site et un faux a été ajouté dans l'article".

Guerre médiatique

"Piratage", courageux élan d'honnêteté... Ou imprudente indiscrétion d'un off, l'un de ces éléments transmis pour mettre un journaliste au parfum mais que son émetteur ne veut pas voir communiqué au grand public? Quoi qu'il en soit, dans cette guerre médiatique qui double l'affrontement militaire entre la Russie et l'Ukraine, l'événement fait le bonheur de Kiev, comme le note encore Franceinfo.

En effet, sur Twitter, Mikhail Podolyak, conseiller du président Zelensky et chef de la délégation des plénipotentiaires ukrainiens dans les négociations en cours, s'est réjoui:

"L'art russe du mensonge ne suffit plus. Le ministère de la Défense de la Fédération de Russie a été obligé de reconnaître officiellement que ce n'était pas 500 soldats qui étaient morts... mais 9861. Dans le vrai monde, c'est presque le double", a-t-il même ajouté.

Car, le bilan fortuitement publié par le tabloïd russe contredit celui avancé par le gouvernement ukrainien mardi et relayé sur Twitter par The Kyiv Independent, chiffrant à 15.300 le nombre de Russes tombés lors de ces opérations militaires.

L'équation se complique encore avec une troisième somme, dressée cette fois par une source en principe plus autonome. Arrêtant son calcul peu avant les trois semaines de conflit, le New York Times a ainsi affirmé le 16 mars que 7000 soldats russes étaient morts, escortés d'une fourchette allant de 14.000 à 21.000 blessés.

Le bilan publié dimanche sans doute proche de la réalité

Qui croire, alors? Pour le général Jérôme Pellistrandi, le chiffre avancé dans la presse russe dimanche ne doit en tout cas pas être très éloigné de la vérité.

"9861 morts, ça semble assez cohérent avec les estimations des services occidentaux qui ont intérêt à avoir des chiffres les plus précis possibles dans cette bataille médiatique", confie-t-il à BFMTV.com ce mardi.

Et cet arbitrage ne vient pas de nulle part. Il repose sur un théorème officieux bien connu des officiers. "Une règle veut que pour obtenir le nombre de tués dans une armée", énonce le général Pellistrandi, "on prenne celui des véhicules détruits et qu'on le multiplie par quatre. Par ailleurs, il existe généralement un rapport de un à trois entre le nombre de morts et celui des blessés", enchaîne-t-il.

La société néerlandaise Oryx tient justement à jour la liste des dommages matériels subis par les belligérants. Selon elle, les Russes ont déjà perdu - au moins - 1700 véhicules dans la mêlée, ce qui donnerait un total de 6800 morts en appliquant la multiplication suggérée.

La doctrine militaire russe a vieilli

Un cumul qui étonne dans notre ère contemporaine, plus habituée aux frappes de drones qu'aux batailles rangées. "C'est une très mauvaise surprise pour les Russes. Ils n'avaient pas du tout prévu ça", confirme Jérôme Pellistrandi, qui compare: "Ce sont des pics qui n'avaient pas été atteints depuis la Seconde Guerre mondiale. En Afghanistan, il y avait eu 15.000 morts russes mais sur dix ans".

Il livre un élément d'explication: "La doctrine russe recherche l'affrontement violent, d'où des pertes plus élevées qu'au sein des armées des nations privilégiant le tir de précision".

Le phénomène serait donc lié à une forme de tradition militaire russe, moins regardante que d'autres sur le coût des combats en hommes. À ceci près qu'on en n'est plus à l'empire des Tsars ni à l'Union soviétique.

"Ils n'ont plus les effectifs de l'Armée rouge et il y a désormais une opinion publique en Russie qui fait qu'on ne peut plus sacrifier autant de soldats que par le passé", commente le général Pellistrandi. Celui-ci prévient de surcroît: "L'absence de logistique solide dans l'armée russe se paie en plus autour des blessés".

Décélération en vue pour la machine infernale

C'est peut-être cette cadence trop consommatrice de vies humaines qui a poussé l'offensive russe à changer de visage. Aux fulgurances des premiers jours, où le Kremlin rêvait encore à une guerre-éclair, a succédé une forme d'inertie.

De Tchernihiv, au nord, à Marioupol, au sud, les villes-martyres résistent et les Russes piétinent. On est donc passé de la guerre de mouvements à une guerre de positions, traduite par un duel d'artilleries et de frappes - dialogue où domine largement la voix russe.

Cette prise de distance nouvelle d'une armée russe plus prudente et plus encline à faire parler ses avions qu'à s'exposer au front pourrait modifier la perspective et économiser quelques existences, selon Jérôme Pellistrandi: "Il y a une baisse des pertes quand on passe d'un combat dynamique à un combat statique, donc on peut penser qu'avec l'échec de l'offensive russe, elles diminueront de facto".

Robin Verner
Robin Verner Journaliste BFMTV