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Baudroie, concombre des mers et gros cloporte: ces êtres vivants qui peuplent les abysses

Une baudroie retrouvée à Newport Beach, sur une plage de Californie, en mai 2021

Une baudroie retrouvée à Newport Beach, sur une plage de Californie, en mai 2021 - Twitter

Alors que se tient ce samedi la journée internationale de la biodiversité, BFMTV.com plonge dans les grands fonds marins où des espèces ont développé d'étonnantes stratégies de survie.

Le poulpe Dumbo, le poisson-vipère ou l'éponge lampadaire. Toutes ces espèces vivent dans les abysses. En cette journée internationale de la biodiversité qui se tient ce samedi, BFMTV.com se penche sur ces espèces qui habitent les grands fonds marins. Un milieu hostile qui représente tout de même les deux tiers de la planète. Car malgré l'obscurité quasi totale, la très forte pression, un apport de nourriture rare et une température glaciale, la vie anime les abysses.

Des stratégies pour survivre

"Même dans la fosse des Mariannes (la fosse océanique la plus profonde entre le Japon et les Philippines qui plonge à -11.000m, NDLR), il y a de la vie", assure à BFMTV.com Stéphane Hourdez, chercheur du CNRS au laboratoire d'écogéochimie des environnements benthiques. Comme ces organismes dits piézophiles, c'est-à-dire qui ne peuvent vivre qu'à des pressions très élevées.

Récemment, l'un de ces habitants des abysses - une baudroie - s'est échoué sur une plage de Californie. Le phénomène est rare, tout comme les captures. Le musée d'histoire naturelle du comté de Los Angeles, qui ne comptait que trois spécimens dans sa collection, va ainsi le congeler pour l'étudier. Cette baudroie abyssale, qui vit entre -1000 et -3000 m de profondeur, a de quoi surprendre: elle possède une très grande bouche garnie de dents acérées et présente une petite tige lumineuse au-dessus de sa tête. Cette dernière fait office de leurre, lui permettant de capturer ses proies.

"Il y a une adaptation au milieu profond qui peut prendre des formes étonnantes, remarque le scientifique. Il y a aussi beaucoup d'espèces bioluminescentes, 80% des espèces abyssales le seraient. Cela peut permettre de trouver un partenaire de la même espèce mais aussi de se défendre face à un ennemi. En envoyant un flash de lumière, il le surprend et l'aveugle."

Un milieu sans végétaux

Le biologiste cite encore certains vers capables de décrocher une partie de leur corps pour sacrifier un leurre face à un prédateur ou d'autres espèces de poissons dotés d'une grande mâchoire permettant de ne pas lâcher leur proie dans un milieu aux ressources alimentaires limitées. Car c'est bien là la difficulté de cet environnement.

"Dans les abysses, la température oscille entre 2 et 3°C, ce qui est finalement plutôt classique pour l'océan, explique Stéphane Hourdez. Il y a également de l'oxygène en quantité suffisante, apporté par les courants. La différence, c'est qu'il y a très peu de nourriture. En dessous de 200m, il n'y a plus assez de lumière pour que les microalgues produisent de la matière organique à partir de la photosynthèse."

Dans les abysses, pas de végétaux donc même s'il peut s'y trouver des fragments d'algues tombés de la surface. Quand un cadavre de grand vertébré y échoue, c'est une aubaine. "Certaines espèces sont spécifiques à l'exploitation de ces festins, mais ce type de banquet est rare", nuance le biologiste.

Des millions d'espèces à découvrir

Selon ce spécialiste des grands fonds, si la biomasse des abysses est faible, la biodiversité animale serait au contraire particulièrement riche. Il cite différentes espèces de gastéropodes, de concombres de mer, de bivalves, de requins typiques des grands fonds - "même s'il n'y en a pas beaucoup au km2", précise-t-il - ou encore de crustacés, comme le bathynome géant, qui ressemble à un très gros cloporte. Une biodiversité qui reste largement méconnue.

"Seul 1% du fond des océans, au-delà de 500m de profondeur, a été finement cartographié. D'un point de vue morphologique, on ne sait pas grand chose. En moyenne, on découvre plusieurs dizaines d'espèces par an. Mais on estime à moins de 1% les espèces que l'on connaît et il en reste encore des millions à découvrir."

Une biodiversité prometteuse aussi bien pour la recherche fondamentale que la recherche appliquée. "Certains échinodermes présentent un véritable intérêt pour la médecine, notamment dans le traitement de certains cancers, indique Stéphane Hourdez. Les ophiures (proches des étoiles de mer, NDLR) qui ont des bras très souples, sont aussi très intéressantes d'un point de vue mécanique."

Pas épargnées par la pollution

Bien que particulièrement difficile d'accès - seule une dizaine de sous-marins sont capables de descendre à plus de 3000 mètres de profondeur - ce milieu fragile n'est pas épargné par les activités humaines. Il y a quelques années, un sac plastique avait été observé dans la fosse des Mariannes.

D'autres déchets plastiques y ont également été retrouvés. Des hautes teneurs en PCB ont aussi été détectés dans cet endroit le plus profond de la planète. Elles étaient même cinquante fois supérieures à celles retrouvées dans des crabes présents dans l'un des fleuves les plus pollués de Chine.

Les abysses recèlent également d'autres ressources qui intéressent de plus en plus les compagnies minières: les nodules polymétalliques, des concrétions minérales de la taille d'une balle de tennis qui reposent sur le lit océanique. Riches en manganèse, cobalt, nickel et cuivre, ils pourraient notamment servir dans les smartphones, panneaux solaires, batteries ou circuits électroniques. Mais leur extraction est difficile, coûteuse et risquée pour l'environnement.

"On ne connaît déjà pas bien le milieu profond, on ne sait pas comment cette exploitation (lumière, pollution chimique, perturbations du milieu, NDLR) pourrait l'impacter."
https://twitter.com/chussonnois Céline Hussonnois-Alaya Journaliste BFMTV