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Pendant que Hollywood tourne en rond, la SF française continue d’innover

Préfèrence Système d'Ugo Bienvenu

Préfèrence Système d'Ugo Bienvenu - Denoël Graphic

Genre de prédilection de la BD française, la SF revient en force depuis quelques années, avec un goût particulier pour les récits apocalyptiques imaginant l’effondrement de notre société.

Depuis que Hergé a anticipé le premier pas sur la Lune dans Tintin et que la revue Métal Hurlant et Valérian ont influencé Star Wars, Alien et Blade Runner, la BD française de SF et d’anticipation n'a cessé d'être une source d'inspiration pour les réalisateurs américains.

A l'heure où Hollywood multiplie, sans grande inventivité, les récits futuristes et super-héroïques, la France reste toujours pionnière en science fiction, et en particulier en bande dessinée. On ne compte plus les propositions originales et les thèmes explorés, entre la réalité virtuelle (After-Life, Bolchoï Arena), l’apocalypse (Saccage, Negalyod, Le Reste du Monde) et la dystopie (Renaissance). 

Cette rentrée littéraire est tout aussi prolifique, avec pas moins d’une demi-douzaine de nouveautés, dont Soon de Thomas Cadène et Benjamin Adam, Mécanique Céleste de Merwan et Nathanaëlle de Charles Berberian et Fred Beltran - sans oublier le lancement de Drakoo, label dédié à l'imaginaire dirigé par Christophe Arleston (Lanfeust de Troy). Lone Sloane, le guerrier aux yeux rouges de Druillet, fera quant à lui son retour en janvier 2020. 

"On observe à travers les projets que nous proposent les auteurs qu’il y a une envie d’aborder de nouveau la SF", indique l’éditeur François Le Bescond, qui chapeaute au sein des éditions Dargaud la collection Visions du futur, lancée en juin dernier. "On sent bien que depuis quelques années c’est un genre qui préoccupe les auteurs et notamment la nouvelle génération. C’est notamment lié au fait que l’on parle de plus en plus de notre avenir, avec les incertitudes liées au climat."
Epiphania de Ludovic Debeurme
Epiphania de Ludovic Debeurme © Casterman 2019

Quand Disney rencontre les super-héros et L214

Parmi cette profusion de titres, deux albums se distinguent cet automne, Préférence Système d’Ugo Bienvenu et Epiphania de Ludovic Debeurme. Ces deux titres cristallisent la fascination de leurs auteurs pour l’apocalypse et l’effondrement de la société, qu’il soit lié à des catastrophes naturelles ou à des choix civilisationnels douteux. Chacun fantasme des mondes futuristes pour mieux soigner nos angoisses contemporaines.

Ugo Bienvenu se penche dans Préférence Système sur l'obsolescence programmée de la culture à l’ère du numérique et imagine une société où toute œuvre oubliée ou en passe de l’être doit être supprimée, peu importe son importance. Dans Epiphania, Ludovic Debeurme met en scène "l’hypothétique vengeance de la nature" sur les terriens, par le biais de nouvelles races nommées "Epiphanians", des êtres mi-humains mi-animaux et "Organics", des géants constitués de matières végétales. Destructeurs puis sauveurs de ce monde à l’agonie, ils participent à sa reconstruction au profit d’une nouvelle société en communion avec la planète. 

"Je voulais partir d’une quasi situation actuelle. Il y a une espèce de menace planante. On entend sans cesse des choses très angoissantes. Tout le monde est dépassé, même les scientifiques. Il y a à la fois ce sentiment que l’on sait et que l’on ne sait pas”, indique Ludovic Debeurme. "C’est une extrapolation de notre présent, une symbolisation des choses qui sont en train de se passer. Ces géants qui [viennent détruire le monde et] essayent de contenir les vents levés peuvent faire penser aux mouvements du gulf stream qui sont en train de s’inverser."

Ludovic Debeurme, qui travaille depuis plusieurs années sur Epiphania, s’est notamment entretenu avec un scientifique et une militante vegan pour nourrir ce récit très politique qui dénonce capitalisme et néolibéralisme et mêle les esthétiques étonnamment complémentaires des contes de Disney, des comics de Jack Kirby et des vidéos de L214. Son récit lui permet de canaliser son mécontentement face à cette situation: "Quand on voit comment les choses empirent et que rien n’est fait, ça me met vraiment en colère. Toute la question était de savoir quoi faire après la catastrophe. C’était important qu’il y ait un projet."

Préférence Système d'Ugo Bienvenu
Préférence Système d'Ugo Bienvenu © Denoël Graphic

"Depuis toujours, l’humanité fait un tri"

Pessimiste de nature, Debeurme a voulu quand même offrir à notre monde une chance de s’en sortir. À une époque où l’avenir semble de plus en plus incertain, Epiphania propose de repenser la société et de renouer avec la beauté du monde et l’imaginaire - qui semble plus que jamais "colonisé", estime le dessinateur, obsédé comme Ugo Bienvenu par le monde que l’humanité laisse aux générations futures. 

"Ce qui m’intéresse, c’est de susciter une vision, que le lecteur imagine la suite, qu’il fasse travailler son imaginaire", ajoute encore Ludovic Debeurme, avant d’ajouter: "L’art est plus important que jamais. L’artiste a aussi un travail à faire." Une idée que partage Ugo Bienvenu:

"Le futur est souvent traité dans la SF classique par le biais d’effondrement totaux, mais binaires. Avec Préférence système, je voulais raconter une histoire où l’humanité ne disparaît pas. J’aime proposer un futur où il y a encore de la place pour la nature et l’humain. C’est le souvenir de l’histoire, de la beauté qui, lui, peut disparaître. C’est ce qui est en train de se passer. Depuis toujours, l’humanité fait un tri. Le tri s’est aujourd’hui accéléré et il ne laisse plus de temps aux choses de résister et de s’ancrer. Il y a trop de productions."

Ugo Bienvenu comme Ludovic Debeurme insistent sur l’importance de la transmission, seul moyen d’enrayer cet effondrement à venir. Si des pires horreurs naissent parfois les plus belles choses, il reste pour ces dessinateurs la déception de voir certaines de leurs prédictions devenir réelles, note Ugo Bienvenu: "Faire un livre comme Préférence système prend deux ans et le présent rattrape le récit au fur et à mesure qu’on l’écrit! C’est un peu terrifiant. Le présent va beaucoup trop vite."

Epiphania, Ludovic Debeurme, Casterman, série complète en trois tomes, 23 euros chacun.

Préférence système, Ugo Bienvenu, Denoël Graphic, 168 pages, 23 euros.

Jérôme Lachasse