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Où est passé le Salvator Mundi de Leonard de Vinci, le tableau le plus cher du monde?

Le "Salvator Mundi" a été adjugé pour 450,3 millions de dollars.

Le "Salvator Mundi" a été adjugé pour 450,3 millions de dollars. - Drew Angerer - AFP

Ce tableau attribué à Leonard de Vinci avait été vendu 450 millions d'euros en 2017, malgré la polémique sur la paternité de l'œuvre.

Il avait fait la une des journaux dans le monde entier en 2017. Deux ans plus tard, il a disparu dans la plus grande discrétion. A quelques mois d'une grande rétrospective Léonard de Vinci prévue au Louvre, personne ne sait où se trouve le Salvator Mundi, le tableau le plus cher du monde, vendu 450 millions de dollars en 2017.

Selon certains experts, le tableau serait dans les réserves du Louvre Abu Dhabi. D'autres estiment qu'il n'y est jamais arrivé et pourrait se trouver dans "un musée, à Genève". Seule certitude: le tableau a été transféré "avec succès" à "ses nouveaux propriétaires", "sous le contrôle d'experts compétents", confirme Christie's, la maison de vente qui a organisé ces enchères records. 

Un acheteur anonyme

Si le ministère de la Culture et du Tourisme émirati assure être "propriétaire" du tableau, le Conseil international des musées, qui enregistre le dépôt des œuvres dans les musées, n'a pas souhaité confirmer ou non si une procédure avait bien été engagée entre le Louvre Abu Dhabi et le propriétaire du Salvator Mundi pour officialiser le dépôt.

"Le Louvre a demandé au Département de la culture et du tourisme d'Abu Dhabi le tableau en prêt", indique le musée parisien qui va organiser une grande exposition en automne. Mais "nous n'avons pas encore la réponse", ajoute-t-il, alors que les doutes persistent sur l'authenticité de l'œuvre attribué à Leonard de Vinci, dont la France et l'Italie commémorent jeudi les 500 ans de sa mort. 

Et ce n'est pas le seul mystère qui entoure cette œuvre de 65 cm sur 45, où le Christ émerge des ténèbres, bénissant d'une main le monde tout en tenant un globe transparent dans l'autre. Aujourd'hui encore, on ignore officiellement qui a acheté le tableau. Selon le Wall Street Journal, l'acheteur serait le prince saoudien Badr ben Abdallah, agissant au nom du puissant prince héritier d'Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane, lequel n'a jamais confirmé ni démenti.

Controverse autour de l'auteur du tableau

Selon Artprice, leader mondial des banques de données sur la cotation de l'art, les oulémas (théologiens) de l'université Al Azhar du Caire ont déconseillé à "MBS" de s'afficher avec le tableau pour des raisons religieuses: Jésus est considéré comme un prophète, mais le tableau le représente en tant que sauveur du monde, donc Dieu, représentation impossible en islam. D'autres sources, notamment des historiens des religions, corroborent cette opinion.

Ces mystères s'ajoutent aux doutes récurrents de certains spécialistes sur la paternité de l'œuvre, qui pourrait avoir été réalisée par des disciples de Léonard, non par le maître.

"Certains détails ne trompent pas", comme la mauvaise exécution d'un doigt - "la rotation du majeur sur lui-même", "anatomiquement impossible" - alors même que De Vinci était un grand connaisseur du corps humain, affirme Jacques Franck, spécialiste de la technique picturale du génie italien."A l'époque où le tableau a été peint (aux alentours de 1500), Léonard de Vinci faisait exécuter ses œuvres par son atelier".

Daniel Salvatore Schiffer, philosophe de l'art et fin connaisseur du sujet, "nie" également la "paternité" du tableau": "quand on analyse dans le détail, rien n'est de Léonard, ce n'est pas dans son esprit". En outre, dit-il, "le Salvator Mundi n'a jamais été mentionné dans la correspondance de Léonard de Vinci", ni dans celle de ses contemporains.

Un tableau dans un "état épouvantable"

Cette polémique qui dure depuis plus d'un siècle a récemment été relancée par la parution du livre "Le dernier Leonard", écrit par l'historien de l'art anglais Ben Lewis. L'auteur y assure que la National Gallery de Londres, qui avait exposé le tableau en 2011, n'a pas tenu compte de l'avis des cinq experts qui avaient été mandatés pour authentifier le tableau.

Si deux d'entre eux avaient émis un "avis favorable", un autre s'y était opposé, tandis que les deux derniers ne s'étaient pas prononcés, et le tableau avait été identifié comme authentique, explique Ben Lewis. La National Gallery n'a pourtant jamais mentionné un quelconque doute autour de l'authenticité de l'œuvre.

"Il a été compliqué de vendre l'œuvre, de nombreux musées ne croyaient pas en l'expertise", cette peinture était en "mauvaise condition", "endommagée", continue Ben Lewis.

Dianne Modestini, restauratrice du tableau, ne "comprend pas les controverses" et assure: "Léonard de Vinci l'a peint". 

"Quand on m'a demandé de faire la restauration, je ne savais pas qui avait peint ce tableau, si ce n'est que ce devait être un très grand artiste", explique l'experte américaine, qui rappelle "l'état épouvantable" de l'œuvre quand elle l'a examinée pour la première fois en avril 2005.

Crédibilité et réputation

Ce sont les doutes sur la paternité du tableau qui auraient "incité le propriétaire du tableau" à ne pas l'exposer tant que les experts ne se seront pas entendus, selon Jacques Franck. "Si le Louvre n'a toujours pas reçu de réponse à quelques mois de l'exposition, c'est que l'œuvre n'y sera pas présentée", pronostique-t-il. Il s'agit pour lui d'un "enjeu géopolitique".

Le Louvre pourrait "tacher sa crédibilité et sa réputation" en cautionnant une œuvre sur laquelle subsistent des doutes, estime aussi Daniel Salvatore Schiffer. Mais la crédibilité de Christie's, la maison de vente qui avait organisé les enchères record, est aussi en jeu, selon des experts. "

"Nous nous en tenons aux recherches approfondies qui ont conduit à l'attribution du tableau en 2010. Aucune nouvelle discussion ou spéculation depuis la vente 2017 chez Christie's ne nous a incité à revoir cette position", indique un porte-parole de la maison de ventes.
Benjamin Rieth avec AFP