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Janry, co-créateur du Petit Spirou: "Sans Philippe Tome, ça ne va pas être aussi facile que je l’espérais"

Détail de la couverture du nouvel album du Petit Spirou

Détail de la couverture du nouvel album du Petit Spirou - Dupuis

Le dessinateur, co-créateur du Petit Spirou, raconte sa collaboration avec le scénariste Philippe Tome, mort en octobre.

Repreneurs talentueux des aventures de Spirou et Fantasio, Tome et Janry ont créé il y a plus de trente ans un double juvénile et libidineux au célèbre groom, le Petit Spirou, dont le 18ème tome est sorti le 15 novembre dernier. Reflet d’un monde de plus en plus angoissant, cet album a été conçu par Tome et Janry en réaction aux fake news, à la paranoïa grandissante et "aux murs qui sont érigés pour diviser encore et toujours les individus". 

Tome et Janry n’ont jamais eu peur de confronter cette vieille icône de la BD qu’est Spirou à des thématiques contemporaines. Adeptes dans les années 1980 et 1990 d’un style cinématographique inspiré autant par Martin Scorsese que par John Carpenter, ils ont abordé des thématiques inhabituelles pour Spirou comme la sexualité, l’argent, le racisme, etc. Avec Le Petit Spirou, Tome et Janry ont pu s’extirper des contraintes de la série mère, comme avait pu le faire en son temps Franquin avec Gaston

Cette aventure s’est terminée, brusquement, en 1998 après l’échec de Machine qui rêve, album qui donnait un tournant réaliste à Spirou et qui fut alors mal accepté. Le duo, qui s’était ensuite consacré au Petit Spirou, a connu un nouveau coup dur en octobre avec la mort brutale de Philippe Tome, à l'âge de 62 ans. Une mort qui a suscité beaucoup d'émois et a laissé son ami de toujours, Janry, inconsolable. Il nous raconte les coulisses du nouvel album du Petit Spirou et revient sur sa carrière avec Philippe Tome. 

Les différentes couvertures du nouvel album du Petit Spirou
Les différentes couvertures du nouvel album du Petit Spirou © Dupuis

C’est le retour du Petit Spirou, après quatre ans d’absence.

Pendant un bon bout de temps, jusqu’au mois de mai [2019], l’album était un petit peu en panne. J’en étais même arrivé à glisser subtilement - ce que je fais de temps en temps - des vieux gags qui n’étaient pas parvenus à convaincre Philippe. Il avait oublié qu’il ne les aimait pas six ans auparavant! On a avancé comme ça, puis il y a eu un déclic. Philippe a travaillé à un rythme que j’étais ravi de retrouver, comme s’il venait d’avoir une bouffée d’enthousiasme. On a terminé joyeusement début août. On a même fait trois couvertures, parce qu’on trouvait ça rigolo. 

D’où venait ce blocage?

J’envie ces auteurs qui parviennent à avoir des idées, que ce soit en pleine déprime ou en plein bonheur. Avec Philippe, on est un petit peu comme des pandas géants. On ne se reproduit pas facilement si les conditions ne sont pas propices à la création. On a toujours voulu se remettre en question. Parfois un peu trop. Je nous qualifierais même comme d’hypocondriaques du métier. Je suis le champion du doute et Philippe s’interroge - s’interrogeait, je suis obligé de parler à l’imparfait maintenant - en permanence sur la pertinence de ce qu’on faisait. À aucun moment il ne voulait que son travail soit une insulte à l’intelligence de nos lecteurs. 

Est-ce que vous vous rappelez de la création du Petit Spirou?

À l’époque, on faisait le grand Spirou. On était des gamins. On se faisait tout petits. Il fallait mériter dès le premier coup 70.000 lecteurs qui attendaient Spirou et Fantasio! On a essayé de se fondre dans le moule de nos prédécesseurs, de Franquin à Fournier, de nous imprégner de personnages que nous n’avions pas créés. On a rencontré le même syndrome que Franquin: lorsqu’on est obligé de jouer un rôle qui n’est pas le nôtre, on accumule des idées qui ne correspondent pas au cahier des charges. Ces idées nous encombraient et on a décidé de faire cette série parallèle où Spirou est enfant, avec un esprit vierge des considérations politiques, morales ou éthiques que peut avoir un adulte. A la même époque, les idées commençaient à évoluer chez Dupuis. Il y avait une tendance rebelle avec Le Trombone Illustré. On a pu ainsi créer cette série familiale qui s’imprégnait des sujets contemporains pour aborder les tabous. C’était une manière de s’évader. Travailler sur Le Petit Spirou nous boostait pour le grand. 
Spirou et Fantasio par Tome et Janry
Spirou et Fantasio par Tome et Janry © Dupuis

À cette époque, vous abordez des thématiques inédites pour Spirou comme le racisme (Le Rayon noir) ou la sexualité (Luna fatale)...

Tout à fait. On était pris dans l’engrenage de la série. Notre défi était de donner une particularité à chaque album afin qu’ils se distinguent les uns des autres. En plus du problème schizophrène de la série, il y avait également un dessin animé qui nous avait été imposé par l’éditeur, mais avec lequel nous ne partagions ni l'esprit ni le graphisme. Pour bien se démarquer de ce dessin animé et que la série évolue, on a voulu créer un électrochoc et montrer qu’on était aux commandes de la turbotraction. Le problème, c’est qu’on a souvent fait le grand écart. Quand on fait une série, il faut bien saisir ce que les gens attendent. Sinon, ils décrochent.

C’est ce qui s’est produit avec Machine qui rêve, dont le graphisme était très différent du reste de la série?

Quand j’ai commencé l’album, j’avais vraiment des doutes. J’ai interrogé autour de moi des collègues, des copains. C’est un type un peu bourré, alors que je me trouvais dans un bistrot avec Philippe, qui regarde le dessin que j’étais en train de faire pour Machine qui rêve et me dit: "C’est vous qui dessinez ce personnage avec un calot sur la tête, Spouri (sic)?" Ce n’était ni un lecteur, ni un exégète. Je me suis alors dit que notre album était bel et bien un Spirou et Fantasio et qu’il avait sa place dans la série... Beaucoup disent encore que [Machine qui rêve] était une fausse bonne idée. On a perdu quantité de lecteurs - quantité de vieux lecteurs. Mais, je sais aujourd’hui qu’il y a beaucoup de nouveaux lecteurs qui ont découvert la série avec Machine qui rêve

Ça doit être satisfaisant, étant donné que l’album n’a pas rencontré le succès escompté en 1998.

Oui. On est passé de 185.000 à 170.000 [exemplaires vendus]. L’éditeur était toujours content. À ce moment-là, on présentait le suivant, Spirou à Cuba. Il nous a reçus avec une certaine fraîcheur et nous a encouragés à faire plutôt un Petit Spirou. J’ai compris plus tard que ce n’était pas lié à notre travail sur Machine qui rêve. À cette époque, Dupuis était à vendre. Pour que la mariée soit belle, il fallait un beau tirage. Et Le Petit Spirou vendait plus que le grand Spirou. 

Qu’avez-vous fait?

On a arrêté d’un commun accord Spirou à Cuba. On était à la sixième page. Puis on a enchaîné avec Le Petit Spirou. Et on n’en a plus bougé. Cette histoire nous a vraiment démotivés pour [continuer] le grand Spirou. On avait l’intention, avec Spirou à Cuba, de revenir un peu en arrière, de privilégier l’humour sur la gravité - il n’y a pas beaucoup d’humour dans Machine qui rêve! J’avais demandé à Philippe de recommencer à me faire rire. J’ai refusé de faire Soda, qui était pour moi, parce que j’ai justement besoin de rigoler. 

Au moment de la mort de Philippe Tome, vos fans, dont Balak de Lastman, ont publié sur les réseaux sociaux la scène de La Vallée des Bannis où Fantasio tente de tuer Spirou…

C’est une page qui a été difficile à mettre en image. "Seul l'un de nous deux pourrait se sortir vivant d'ici... Un seul et pas le 'bon', si tu vois ce que je veux dire...." Cette phrase… C’était notre perception de la BD, comme si c’était le lecteur qui parlait: le bon, c’est Spirou, et le moins bon, c’est Fantasio. Rien que cette phrase, "pas le bon", je la trouvais d’une justesse qui m’a inspiré dans l’interprétation diabolique de Fantasio. Il s’agissait d’installer une angoisse, un sentiment de solitude. 

Quel est le moment de votre carrière dont vous êtes le plus fier?

La dernière page du Petit Spirou que j’ai faites. C’est celle qui est encore la plus fraîche dans ma tête. Sur le millier de pages que nous avons fait ensemble, c’est celle dont je me souviens encore des débats que nous avons eus. Philippe, c’était un tank. Quand il avait une idée en tête, personne ne pouvait la lui arracher.

Que va devenir Le Petit Spirou

Je crois que je vais le reprendre tout seul, mais je n’en suis pas encore sûr. Je vis plusieurs deuils en même temps, dont le plus visible est le départ de Philippe. On était ami avant de faire de la BD. On s’était rencontrés à l’âge de 15 ans à l'académie des arts de Woluwé Saint Pierre [située non loin de Bruxelles, NDLR]. C’est là que j’ai rencontré aussi Stuf [pseudonyme de Stéphane De Becker, leur coloriste, mort en 2015, NDLR]. Ils me manquent tous les deux. Ça ne va pas être aussi facile que je l’espérais. Je ne dessine plus beaucoup. D’ailleurs, j’ai les mains qui tremblent. Il faudrait que ça passe un peu. Et peut-être qu’à un moment donné une idée va me passer par la tête et je vais recommencer à dessiner. Il faudra bien. À part coller des timbres sur des enveloppes, je ne sais rien faire d’autre que dessiner. Il va bien falloir que je me remette au boulot. À un moment donné. Mais c’est ce qu’on appelle un deuil. Et ça prend le temps que ça doit prendre.
Jérôme Lachasse