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Avec The Irishman Martin Scorsese fait ses adieux aux films de gangsters

Robert De Niro dans "The Irishman"

Robert De Niro dans "The Irishman" - Netflix

Le réalisateur américain sort ce mercredi 27 novembre sur Netflix The Irishman, fresque sur la mafia qui couvre près de cinquante ans d’histoire américaine. Un film qui sonne comme un chant du cygne.

Depuis une trentaine d’années, Martin Scorsese regarde plus le passé que le présent. Même ses rares fictions contemporaines, comme Les Nerfs à vif et Les Infiltrés, se conjuguent au passé. Le premier est un remake d’une série B des années 1960, le second est truffé de références aux films de gangsters des années 1930.

"J’aime recréer le passé", disait Scorsese à Première en septembre. "À mesure que le monde a changé - surtout à partir des années 90 -, j’ai pris conscience que je n’y étais plus tout à fait à ma place. Ce n’est plus ma culture, ni ma société. Alors, comment les histoires que je raconte pouvaient-elles encore avoir du sens sans être parasitées par les spécificités de la vie contemporaine, du monde contemporain? Les films d’époque me permettent de ne pas me laisser distraire par tout ça et de me concentrer sur l’essence des choses."

L’Histoire a toujours été au centre des films de Scorsese, de Gangs of New York à Hugo Cabret. C’est encore le cas dans son vingt-cinquième film, The Irishman, une fresque de 3h30 qui couvre un demi-siècle d’histoire américaine et sonne comme un adieu à un genre que Scorsese maîtrise mieux que n’importe quel autre: celui des films de gangsters.

The Irishman est aussi un adieu à un univers, celui de la mafia, qu’il connaît depuis l’enfance. Le réalisateur de Mean Streets, des Affranchis et de Casino, qui a créé des personnages et des images de mafieux inoubliables, et en a consolidé l’aura mythologique, livre avec The Irishman une vision mortifère du genre et de ses "héros" (le mot "crépusculaire" n’a pas été employé en vain par la presse française comme américaine). 

"Montrer le temps qui passe, le sentiment de perte"

The Irishman témoigne aussi de l’inquiétude de Scorsese sur son âge désormais avancé. "J’ai réalisé que le vrai sujet [de The Irishman], c’était le temps, cette fuite perpétuelle", a déclaré à L’Obs le cinéaste de 75 ans connu pour son débit mitraillette. "Ce que je voulais, c’était montrer le temps qui passe, le sentiment de perte." Dans la lignée d’Il Était une fois en Amérique, The Irishman est un film de souvenirs, construits en flashbacks teintés de regrets qui peuvent être interprétés également comme des fantasmes, des rêves. Certaines scènes citent d’ailleurs explicitement le chef œuvre de Sergio Leone. 

The Irishman est une histoire vraie, celle de l’assassinat du dirigeant syndicaliste Jimmy Hoffa par la mafia et un de ses plus féroces hommes de main, Frank Sheehan. Scorsese a réuni pour cette veillée funèbre ses acteurs fétiches - Robert De Niro, Joe Pesci et Harvey Keitel - ainsi qu’Al Pacino, l’inoubliable Michael Corleone du Parrain, pour raconter une histoire à laquelle il a retiré tout ce qu’elle pouvait avoir de glamour. Scorsese a ainsi refusé de faire appel à d’autres comédiens pour incarner des versions rajeunies de ses stars et s’est appuyé sur des trucages numériques pour les faire apparaître à plusieurs étapes de leur vie, sur 40 ans.

The Irishman
The Irishman © Netflix

"Mon père considérait les mafieux comme des vampires"

Scorsese veut montrer que ces gangsters n’ont rien d’exceptionnel. "Mon père me disait toujours d’être prudent. Il les considérait comme des vampires", expliquait Scorsese dans un livre d’entretiens avec le critique Michael Henry Wilson. Cette fascination-répulsion a toujours été au centre de ses films sur la mafia. Les Affranchis se terminait déjà avec un retour de bâton: après avoir été notre guide dans un monde aussi fascinant que sauvage, Henry Hill finissait par dénoncer ses complices et par mener une vie anonyme dans une ville anonyme. 

Casino est allé plus loin en racontant l’histoire d’un paradis (Las Vegas) détruit par la cupidité et l’orgueil de la mafia. La violence y est beaucoup plus désagréable que dans Les Affranchis. Après la figure du petit voyou (Mean Streets) qui rêve de devenir grand (Les Affranchis), Scorsese s’est attaché aux figures moins connues du crime organisé, ceux qui agissent en pleine lumière (le gérant de casino de Casino) et dans l’ombre (Frank Sheehan, le tueur à gages de The Irishman). 

Scorsese enfonce le clou en débutant et terminant The Irishman dans une maison de retraite aux allures de purgatoire. Loin de la photographie très stylisée et de la bande son tonitruante des Affranchis et de Casino, The Irishman livre une mise en scène ascétique, dans la continuité du précédent film de Scorsese, Silence. Exit les tubes des Rolling Stones. Le doo woop est à l’honneur dans cette histoire qui se déroule principalement dans les années 1960 et 1970 (le morceau In The Still of The Night revient à trois reprises). 

Comme Henry Hill dans Les Affranchis, Frank Sheehan est notre guide, mais vers la mort. Comme à son habitude, Scorsese a multiplié les symboles, comme les carcasses de viande que transporte Frank Sheehan, qui sont autant de clins d’œil à l’ambiance mortifère du film. Chaque gangster apparaît également à l’écran avec la date de son assassinat et la manière dont il a été tué.

De la fascination à la résignation

Scorsese s’auto-cite. La construction de Las Vegas est évoquée. Un hommage à Don Rickles, connu pour ses spectacles d’insultes dans les casinos et avoir joué l’acolyte de Robert De Niro dans Casino, a été glissé. Le réalisateur revisite les lieux de son enfance. Une scène au Copacabana, qu’il fréquentait adolescent, fait immanquablement penser aux Affranchis, lorsque Henry Hill pénètre dans le célèbre club par les cuisines. 

D’un film à l’autre, le lieu ne fascine plus autant. Dans The Irishman, le spectateur entre dans le Copacabana comme tout le monde, par la porte d’entrée. La fascination a laissé place à la résignation, comme l’a noté le critique de Positif Emmanuel Raspiengeas en comparant sur Twitter deux scènes similaires de Taxi Driver et The Irishman où Robert de Niro se choisit une arme.

"Ce film est sur nous, il parle de nous"

Avec le temps, Scorsese a changé. Les gangsters ne palabrent plus dans des costumes de soie multicolores, mais en pyjama, sur un lit d’hôtel. On est loin du ton désinvolte et un brin arrogant des Affranchis, où plusieurs narrateurs racontent l’histoire de leur ascension en temps réel. The Irishman est guidé par la voix d’un homme fatigué dans sa maison de retraite. Les gangsters ne meurent plus dans le feu de l'action, mais terminent leur vie à l’hospice, souffrant de cancer de la prostate, d’arthrite ou d’AVC. "On se décompose et on crève de froid", dit l’un d’eux. Chacun comprend qu’il va mourir seul, avec ses souvenirs. Sheehan occupe ses journées en choisissant son cercueil, sa tombe.

Dans une des dernières scènes de The Irishman, qui se déroule en 1976, apparaît dans l’arrière-plan un cinéma. On y joue Le Dernier des géants, l’ultime film de John Wayne. Atteinte alors d’un cancer de l'estomac, la star y livre une prestation émouvante. Un choix pas anodin pour le réalisateur qui comme ses acteurs a conscience de livrer avec The Irishman un film testamentaire: 

"Lorsque De Niro parlait du projet, il devenait très sensible, n’arrivait pas à terminer ses phrases, se mettait à pleurer. J’ai compris qu’il y avait quelque chose. Si vous saviez, ses larmes sont si rares. Mais, là, il ne parvenait pas à les étancher", a-t-il expliqué au Monde. "Ce film est sur nous, il parle de nous, de notre génération, de celle de nos parents. La génération qui a connu la guerre, ses enfants qui ont grandi dans l’après-guerre. Et, si nous ne racontons pas cette histoire, si nous ne parlons pas de notre génération, il n’y aura plus personne pour le faire. Et il faut en parler, car nous allons bientôt mourir." 
Jérôme Lachasse