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Sexualité des seniors: "Vous aurez la vie sexuelle que vous avez eue dans votre jeunesse"

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- - GERARD JULIEN / AFP

Longtemps tabou, la sexualité des seniors est en passe de devenir un vrai sujet de société, alors que sort en salle Book Club, qui traite de la vie sentimentale et sexuelle des plus âgés.

C’est l’histoire de quatre amies qui se retrouvent régulièrement dans le cadre d’un club de lecture. C’est l’histoire de quatre seniors dont la vie va changer après avoir découvert 50 nuances de Grey. C’est l’histoire de Book Club, sorti en salle mercredi: le parcours de quatre seniors (incarnées entre autres par Jane Fonda, 80 ans, et Diane Keaton 72 ans) qui "en ravivant la flamme ou en vivant une nouvelle aventure amoureuse, vont écrire un nouveau chapitre de leur vie", détaille le synopsis. La vie sentimentale et sexuelle des plus âgés, un sujet longtemps tabou, serait-il en passe de devenir un vrai sujet de société?

"Ne pas avoir envie d’imaginer la sexualité de nos parents ou de nos grands-parents, c’est parfaitement normal", lance Serge Guérin, sociologue spécialiste des enjeux du vieillissement. Sauf qu’on n’a pas vraiment le choix, et que le sujet ne peut plus être évité.

"Le corps qu’on montre n’est qu’un corps beau, parfait, lyophilisé, photoshopé. Du coup, la vieillesse, c’est d’une certaine manière une sorte de rébellion. Avant les vieux on les cachait. Maintenant non seulement ils ne se taisent plus, mais en plus ils baisent. Alors que les gens étaient convaincus que d’abord, ce n’était pas bien moralement, et qu’en plus physiquement ça ne marchait pas", remarque celui qui est aussi directeur du MBA Directeur des établissements de santé à l’Inseec.

"Mon patient le plus âgé à qui je prescris un équivalent du viagra a 98 ans"

Les différentes enquêtes d’opinion sur le sujet semblent toutes prouver le contraire. Un sondage YouGov pour l’agence marketing Digital Baby Boomer indique que 8% des plus de 50 ans sont inscrits sur des sites de rencontres (9% pour les 70-74 ans et 8% pour les plus de 75 ans). En 2015, dans une enquête pour le site place-des-seniors.fr, 85% des seniors interrogés indiquaient avoir entre 1 et 5 rapports sexuels par mois. Enfin, un sondage Ifop pour dorcelstore.com indiquait que 7% des 60 ans et plus avoir recours à un sextoy au moins une fois par mois. "Il y a une revanche de ces femmes et de ces hommes qui disent qu’ils ont envie, qu’ils ont le droit, et qu’ils ont des moyens techniques qui leur permettent d’assouvir plus facilement leur désir", commente Serge Guérin.

Le viagra, qui fête cette année ses 20 ans, fait d’ailleurs aussi partie de ces "moyens techniques".

"Mon patient le plus âgé à qui je prescris un équivalent du viagra a 98 ans, raconte Gérard Ribes, psychiatre-sexologue spécialisé dans la gérontologie. Comme il me l’a dit, il vivait avec une "jeunette" de 75 ans. La consommation du viagra est largement liée à l’âge. Mais autant on a eu du mal au début, parce que c’était vécu comme un médicament, autant maintenant les gens l’ont intégré comme une "aide à". Cela n’a pas été une révolution sexuelle au sens de ce qu’on peut dire de 68, mais ça a été quand même une évolution dans les craintes autour de la sexualité. Des gens qui sortaient du champ de la sexualité y sont restés et ont continué à être actif en la matière".

Mais il y a aussi une raison quasi-sociologique autour du renouveau de la sexualité chez les plus âgés. "Cette génération c’est la génération post-68, qui s’est construite autour de le sexualité, où celle-ci était un élément important de leur développement, indique Gérard Ribes. Autant il y a une dizaine d’années, c’était un sujet complètement obscur, autant là ça émerge de plus en plus. L’image du papy ou de la mamie qui fait des petits gâteaux pour ses petits-enfants, avec une petite retraite, a été largement balayée par cette nouvelle génération qui reste active et créative. Même dans les EHPAD, la question se pose d’une manière, non pas quasiment normale, mais elle est soulevée".

En EHPAD, "une grosse difficulté à penser les chambres comme des lieux d’intimité"

Dans ces établissements aussi, on a commencé à prendre en compte ce virage autour de la sexualité des aînés. "Il faut parfois encadrer la chose, ou accompagner. Certains EHPAD vont investir dans des sextoys par exemple. Il vaut mieux que ces gens-là utilisent des objets adaptés plutôt qu’ils prennent n’importe quoi. C’est aussi de la bien-traitance de simplement mettre à disposition des personnes ce qu’il faut pour que ça ne soit pas dangereux pour elles ou pour les autres", reprend Serge Guérin.

Malgré tout, les EHPAD restent des lieux où il y a encore du chemin à faire quand il s’agit de la sexualité de ses habitants. "On a un problème, c’est qu’ils sont plus pensés sur un modèle hospitalier que sur un modèle d’hébergement, remarque Gérard Ribes. Il y a une grosse difficulté à penser les chambres comme des lieux d’intimité. En EHPAD, on passe entre 20 et 25 fois par jour dans votre chambre. Pour avoir une intimité dans ce contexte, c’est compliqué". Sans parler du fait que les femmes y sont surreprésentées: "Être un mec de 85 ans en EHPAD, c’est être le roi du pétrole, s’amuse Gérard Ribes J’ai vu des crêpages de chignon, des grands coups de cannes. On peut être jaloux à 90 ans, et au fond c’est rassurant".

"A la vieillesse, vous aurez la vie sexuelle que vous avez eue dans votre jeunesse"

C’est aussi la preuve qu’il n’y a pas de date de péremption au désir, "même s’il se transforme, parce que le côté génital de l’acte sexuel est peut-être moins omnipotent", reprend Gérard Ribes. "La sexualité ce n’est pas que du coït avec pénétration. C’est aussi le désir, le plaisir, la séduction, les regards, la tendresse, l’envie de plaire et donc l’amour", confirme Marick Fèvre, co-auteur du livre Amours de vieillesse. La sexualité des plus âgés, elle en parlera d’ailleurs à des directeurs de maisons de retraite lors d’une formation, la semaine prochaine.

"Les directeurs qui ne veulent pas prendre en compte la sexualité de leurs pensionnaires se cachent et ne sont pas très nombreux, ce qui n’était pas le cas il y a 10 ans quand j’ai commencé à travailler sur ces questions", assure-t-elle.

Aujourd’hui, tout le monde semble s’accorder pour dire "qu’à la vieillesse, vous aurez la vie sexuelle que vous avez eue dans votre jeunesse. Si vous en avez eu une monotone et routinière, il y a de fortes chances que vous ayez la même une fois devenu âgé". Et quand on a eu une vie sentimentale bien pleine, il faut donc se préparer à affronter sa famille. "Ce sont eux les vrais freins à chaque histoire d’amour, reprend Marick Fèvre. Par crainte de ne plus être assez aimé, ou parce qu’ils ne veulent pas que le parent décédé soit remplacé… Mais la personne à protéger ce n’est pas l’enfant. C’est même la loi: les établissements doivent protéger la vie privée des résidents. Et la vie privée, c’est la vie sexuelle".

Antoine Maes