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Peut-on restreindre l'accès aux réseaux sociaux aux moins de 16 ans?

Le gouvernement envisage de conditionner l'accès aux réseaux sociaux aux moins de 16 ans à une autorisation parentale. Pour une association de défense des enfants et des spécialistes du sujet, cette proposition est vouée à l'échec.

Conditionner l'accès aux réseaux sociaux à une autorisation parentale pour les moins de 16 ans? Le gouvernement y pense. Cette mesure figure dans le projet de loi consacré à la protection des données personnelles qui a été présenté mercredi en conseil des ministres.

"Ils mentent sur leur âge"

Actuellement, l'âge minimum exigé par Facebook pour accéder à sa plateforme est de 13 ans, selon les conditions générales d'utilisation. Mais dans les faits, les plus jeunes s'inscrivent en donnant l'âge requis par le règlement, qu'ils l'aient atteint ou non.

Cette mesure, annoncée par Nicole Belloubet, la ministre de la Justice, et Mounir Mahjoubi, secrétaire d'État chargé du Numérique, ne fait pas l'unanimité. Jacques Henno, journaliste et auteur de Facebook et vos enfants, assure pour BFMTV que "beaucoup d'enfants et d'adolescents sont déjà de toute façon sur les réseaux sociaux".

"Ça sera difficile de revenir en arrière. Un tiers des enfants de CM2 sont inscrits sur les réseaux sociaux. Ils mentent sur leur âge, c'est du déclaratif, c'est très difficile à vérifier. C'est problématique parce qu'ils peuvent être exposés à des commentaires qui vont les déstabiliser, ils vont prendre de mauvaises habitudes en exposant leur vie privée. Et entre 13 et 16 ans, à l'adolescence, ils vont peut-être faire des bêtises sur les réseaux sociaux qui vont les suivre tout au long de leur vie."

"Un leurre"

Justine Atlan, la directrice de E-enfance, une association de protection des enfants sur internet, est du même avis. Selon elle, soumettre l'accès aux réseaux sociaux à une autorisation parentale est "un leurre". Elle indique à BFMTV que les enfants entretiennent un rapport "dans le mensonge et la dissimulation."

"Ils vont donc avoir la majorité ou un âge assez élevé pour le réseau social bien plus tôt que la réalité. Les enfants sont potentiellement victimes mais aussi participants au cyberharcèlement, ils ont des comportements qui ne sont pas toujours citoyens et responsables entre eux."

"Méconnaître la manière dont les adolescents s'en emparent"

Selon une étude britannique, 54% des jeunes de 12 à 20 ans se sont déjà sentis harcelés sur les réseaux sociaux. S'ils les affectionnent particulièrement, ils ne sont que 6% à les considérer comme "sûrs". Parmi ceux qui ont déjà été harcelés en ligne, 68% déclarent avoir reçu un message privé injurieux et 41% ont été victimes de fausses rumeurs. Le cyberharcèlement n'est pas sans conséquence sur les victimes: 41% d'entre elles avouent avoir développé une anxiété sociale, 37% avoir été en dépression, 26% avoir développé des pensées suicidaires, tandis que 20% admettent avoir séché des cours.

Autre remarque: pour le psychologue Mickaël Stora et fondateur-président de l'Observatoire des mondes numériques en sciences humaines, les réseaux sociaux doivent rester un espace de créativité et non un moyen de surveillance. "C'est à nouveau les mettre dans une position infantile alors qu'ils ont de plus en plus tendance à utiliser ces réseaux sociaux de manière cachée, à travers des pseudonymes. C'est presque méconnaître la manière dont les adolescents s'en emparent", analyse-t-il pour BFMTV.

Cette nouvelle règle fait partie d'un projet de loi plus vaste: la retranscription dans le droit français de la directive européenne sur les données personnelles qui sera appliquée en mai 2018. Il vise à garantir la portabilité des données personnelles d'une plateforme numérique à une autre, à renforcer l'information des citoyens et leurs droits d'accès, de rectification et d'effacement des données.

"Un fossé entre les habitudes et la loi"

Justine Atlan s'inquiète des modalités d'application de cette restriction. "Est-ce qu'il s'agira juste de demander aux parents de cocher une case? Il y aura un fossé entre les habitudes et la loi." Elle estime que c'est avant tout le rôle des parents de veiller à la sécurité de leurs enfants sur la toile. Et selon elle, la priorité est à la sensibilisation et l'éducation.

"Les réseaux sociaux ont besoin de nos données personnelles, c'est l'or d’internet. Mais les enfants ne sont pas forcément vigilants et ont un rapport fossé à l'usage d'internet avec l'illusion que tout est gratuit. C'est peut-être l'occasion de leur faire prendre conscience de la valeur de ces données personnelles, ce qu'elles sont, comment les mettre en ligne, qui va les utiliser, comment les récupérer."

D'autres solutions existent, rappelle Jacques Henno, comme la carte d'identité électronique. Mais il précise que c'est "techniquement assez lourd". "Il vous faut un lecteur à puce pour lire la carte, cela demande un investissement." Et c'est aussi, selon lui, un sujet sensible. "C'est très discuté car cela peut être utilisé à des fins de contrôle. La Belgique s'en était inquiétée, estimant que cela allait à l'encontre des libertés individuelles."

Céline Hussonnois-Alaya