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LA VÉRIF - Peine de mort: y a-t-il vraiment "une majorité de Français" favorable à son rétablissement?

Robert Badinter, ministre de la Justice, s'adressant au Sénat pour présenter son texte sur l'abolition de la peine de mort le 28 septembre 1981

Robert Badinter, ministre de la Justice, s'adressant au Sénat pour présenter son texte sur l'abolition de la peine de mort le 28 septembre 1981 - PIERRE GUILLAUD

L'adhésion à la peine de mort a plusieurs fois évolué au sein de la population française depuis son abolition en 1981. Après une forte baisse dans les années 2000, elle tourne désormais autour de 50%, selon les récents sondages.

Interrogé ce mercredi sur BFMTV/RMC, le polémiste Éric Zemmour, condamné pour provocation à la haine, s'est dit "philosophiquement" favorable au rétablissement de la peine de mort. "Vous savez une majorité de Français est favorable à la peine de mort encore aujourd'hui. On l'a abolie alors qu'une énorme majorité des Français était pour la peine de mort", a-t-il avancé.

Ce sujet est, depuis son abolition en octobre 1981, régulièrement remis sur la table. Le rétablissement de la peine de mort a longtemps été au programme du parti d'extrême droite Front National, aujourd'hui Rassemblement National. Et si le retour de la peine capitale ne faisait plus partie des propositions de Marine Le Pen en 2017, elle avait expliqué laisser la possibilité aux Français de faire un référendum d'initiative populaire à ce sujet.

Une majorité favorable à la peine capitale au moment de l'abolition

Comme le souligne Éric Zemmour, en effet, au moment de son abolition, les Français étaient en grande majorité favorables à la peine de mort. Au "début des années 80, les deux tiers des Français se déclaraient alors favorables au maintien de la guillotine", écrit ainsi Amnesty International.

Selon des données de l'IPSOS, en décembre 1980, 61% des Français interrogés se disaient pour la peine de mort, contre 32% de personnes opposées. Mais l'équilibre s'est progressivement inversé à la suite de l'abolition. En 1984, ces mêmes chiffres étaient de 55% de personnes favorables pour 38% de contre. Puis en 1998, le rapport était de 50% / 46%.

Pourcentage de personnes favorables ou opposées à la peine de mort en 1980, 1984 et 1998
Pourcentage de personnes favorables ou opposées à la peine de mort en 1980, 1984 et 1998 © Ipsos
"En 1981, 63 % des Français souhaitaient le maintien de la peine de mort, ils n'étaient plus que 44 % à en demander le rétablissement en 1998 (54 % s'y opposant) et 38 % en 2006 alors que la même année, 62 % des Français s'y déclaraient hostiles", note de son côté le Sénat dans un rapport.

Mais la baisse de l'adhésion à la peine de mort n'est pas linéaire. Ainsi, en 1998, l'IFOP enregistre 54% de personnes favorables au retour de la peine de mort, puis 35% en 2011 avant une hausse à 47% en 2014.

Un sujet très clivant aujourd'hui

Ainsi, après une retombée forte des opinions favorables dans les années 2000 - entre 30 et 40% - les études "montrent une forte progression du soutien au rétablissement de la peine de mort depuis les années 2010", expliquait dans Le Monde en 2015 Brice Teinturier, directeur général délégué d’Ipsos.

Le CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po) demande depuis plus de dix ans aux sondés, dans le cadre de leur baromètre de la confiance politique, s'ils sont favorables au rétablissement de la peine de mort. En 2009, 32% se prononçaient pour cette proposition. Depuis 2012, ce chiffre oscille entre 45% et 46%, avec un pic à 50% en 2013 et 2015. En 2020, selon leurs données, 46% des personnes interrogées se sont prononcées pour, 51% contre.

L'institut de sondage Ipsos, qui pose aussi cette question à un panel depuis 2014, note également un pic en 2015 à 52% de personnes en faveur du retour de la peine capitale, mais surtout de 55% en 2020, contre 44% en 2019.

Personnes favorables au rétablissement de la peine de mort en France de 2014 à 2021
- Dossier Août 2020 de l'IPSOS sur les Fractures Françaises
Personnes favorables au rétablissement de la peine de mort en France de 2014 à 2021 - Dossier Août 2020 de l'IPSOS sur les Fractures Françaises © Ipsos
"Ça n'a jamais été aussi haut, et surtout cela a pris 11 points depuis l'an dernier", expliquait alors Mathieu Croissandeau, éditorialiste politique pour BFMTV. Mais "ce qu'il faut noter c'est que c'est très clivant: à gauche et chez les Marcheurs d'Emmanuel Macron, c'est très majoritairement opposé au rétablissement, en revanche à droite, chez Les Républicains et au Rassemblement National, ils y sont très favorables".

Le pourcentage de personnes en faveur de la peine de mort est retombé à 50% en août 2020 selon ce même sondage. Parmi les sondés, 80% des personnes se revendiquant du Rassemblement National se disaient alors d'accord avec le retour de cette peine et 54% des LR, contre 29% chez les sondés affiliés France Insoumise ou du Parti Communiste.

"Le haut fait de Mitterrand est moins dans les mémoires"

Même s'il a augmenté à partir des années 2010, le chiffre des personnes se disant favorables à la peine capitale tourne toujours depuis autour des 50%, quand il ne descend pas plus bas. Mais il ne renoue pas, du moins pour le moment, avec les plus de 60% connus dans les années 1980 et auparavant.

Si en 2020, plus de personnes se sont dites favorables à la peine de mort, c'est "sans doute" à cause d'un "sentiment que la violence est de plus en plus forte, le sentiment que les grands criminels ont de plus en plus de mal à se réinsérer", déclare Matthieu Croissandeau. L'augmentation du nombre de "pour" en 2015 peut ainsi s'expliquer par les événements de l'époque, à savoir les attentats de Charlie Hebdo suivis de ceux du 13-Novembre à Paris et Saint-Denis. "Et puis quand on pose une question dans un sondage, cela fait appel à l'émotionnel et pas forcément au rationnel", ajoute l'éditorialiste.

"Il ne faudrait pas dire trop vite que ça y est, les Français sont pour le retour de la peine", expliquait en 2015 au Monde Emmanuel Rivière, de l’institut TNS Sofres, mais "le haut fait de Mitterrand est moins dans les mémoires" aujourd'hui soulignait-il, rappelant également alors que la "porosité" idéologique entre l’extrême droite et le reste du champ politique peut permettre la propagation de cette idée.

Salomé Vincendon
Salomé Vincendon Journaliste BFMTV