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Le tabou du suicide des agriculteurs

Des agriculteurs bloquent l'accès de la préfecture d'Eure-et-Loire, à Chartres, le 2 février 2016.

Des agriculteurs bloquent l'accès de la préfecture d'Eure-et-Loire, à Chartres, le 2 février 2016. - Jean-François Monier - AFP

Si les agriculteurs se mobilisent depuis plusieurs mois pour dénoncer leurs conditions de travail, on parle moins de ceux qui mettent fin à leurs jours. Près de 600 d'entre eux en arriveraient pourtant à cette extrémité chaque année.

Depuis plusieurs mois, les agriculteurs manifestent pour faire connaître leurs conditions de travail et leurs difficultés financières. Et ils sont à bout, au point d'aller frapper à la porte de leur ministre, Stéphane Le Foll, pour dénoncer leur situation. Mais au point aussi, pour certains d'entre eux, d'envisager de commettre le pire.

Des drames dissimulés, par honte

Selon l'Institut de veille sanitaire, près de 200 agriculteurs se suicident chaque année. Mais pour les associations, ils seraient en réalité près de 600. Un chiffre également avancé par Jacques Jeffredo. A l'origine maraîcher, il passe aujourd'hui son temps à étudier et dénoncer le phénomène du suicide des agriculteurs.

Selon lui, le flou sur les chiffres vient du fait que les proches n'osent pas parler des drames dont sont victimes les agriculteurs, par honte. "Tant qu'on regardera ça comme une maladie, effectivement il y a une honte et du coup on n'en parlera pas", se désole le maraîcher. "Alors qu'il n'y a aucune raison à cela."

Le 11 octobre dernier, Jacques Jeffredo a érigé près de 600 croix blanches sur le parvis de la basilique Sainte-Anne d'Auray, dans le Morbihan. Un parallèle volontaire avec les cimetières militaires, pour rendre hommage à ces morts et alerter l'opinion.

"Pour moi c'était important, cette image-là", se justifie-t-il. "De nombreux anonymes, qui sont morts en donnant leur vie pour les autres, pour les nourrir, pour nourrir la population. Ils sont morts pour ça".

Plus de 2.000 personnes se sont rendues sur ce parvis ce jour-là, que Jacques Jeffredo propose de transformer en Journée nationale sur le suicide dans le monde agricole.

Fatigue, ennuis financiers, tout s'accumule

Louis Ganay y était également. À 35 ans, il gère seul un troupeau de cinquante vaches laitières. Tous les matins, sept jours sur sept, il se lève à 5h30 pour la première traite, et enchaîne sur une très longue journée. Une situation extrêmement difficile, mais qui ne lui laisse pas le choix.

"Se lever tôt tous les matins. Savoir que dans le mois on ne va pouvoir se prélever que 200 ou 300 euros avec 80h de travail par semaine, c'est une véritable torture", se désole-t-il. "C'est une torture mais on continue de le faire".

En 2014, une quinzaine de ses vaches meurent, de manière foudroyante. Pour l'éleveur, en plus du traumatisme, c'est le début d'une longue suite d'ennuis financiers. Il est frappé d'interdit bancaire. Petit à petit, il s'enfonce dans la dépression, et envisage d'en finir.

"La fatigue physique, la pression psychologique, la banque qui veut vous lâcher, la mort des bovins… Je n'avais plus de raison de vivre, alors un jour, je me suis mis à tresser une corde", raconte l'éleveur. "J'ai tressé une corde et je me suis dit: 'C'est bon, on en finit'."

Il n'ira finalement pas jusque là. Il se relève, finit par obtenir un accord avec sa banque et ses fournisseurs pour étaler le remboursement de ses dettes. Il commence également à témoigner de sa situation sur Internet. Raconter son histoire l'aide, mais surtout, il reçoit en retour de nombreux messages et lettres de soutien. Car il est loin d'être le seul agriculteur français à vivre cette situation.

>> Retrouvez le reportage complet dans le "Grand Angle" de ce jeudi soir, à 22h45 et 23h45 sur BFMTV.

Hélène Millard avec Yves Couant, Sophie Herbé et les équipes de Grand Angle