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Le prix "Femme de chef de l'année" accusé de sexisme

(Photo d'illustration)

(Photo d'illustration) - Mychele Daniau-AFP

"Derrière chaque homme, œuvre une femme avec sérénité et discrétion." Le tout premier trophée de la "Femme de chef de l'année", qui sera remis lors de la Journée internationale des droits des femmes, suscite la controverse. Pour l'organisateur de ce prix, il s'agit avant tout d'un "message d'amour".

Une distinction qui fait grincer. Le 8 mars prochain, lors de la Journée internationale des droits des femmes, le tout premier prix Véronique Abadie -figure de la gastronomie bretonne morte en 2013- sera remis à la "Femme de chef de l'année". C'est-à-dire à une compagne ou une épouse d'un grand nom masculin de la restauration.

"Derrière chaque homme, œuvre une femme avec sérénité et discrétion", présente le site internet consacré à la récompense.

Le prix, créé à l'initiative de Laurent Trochain, président de l'association Générations cuisines et cultures qui œuvre pour la formation professionnelle des jeunes, n'a pas fait l'unanimité chez les professionnels de la gastronomie.

"'Femme de' n'est pas un métier"

Women do wine, qui représente des professionnelles du vin, a vivement réagi et dénoncé une distinction "sexiste", "venue d'un autre âge" et "insultante". "Les femmes (...) n'existent plus au travers de leurs maris, ou de leurs pères, elles sont des individus à part entière, qui ont des objectifs, des carrières, dans lesquelles elles s'épanouissent", insiste l'association.

"'Femme de' n'est pas un métier: directrice, sommelière, cheffe de rang, et même, cela vous surprendra peut-être, cheffe tout court, sont des métiers. Vous ne souhaitez pas récompenser ces femmes, mais leurs qualités de compagnes. D'épouses. De mères. Et, vous le dites vous-même, leur 'sérénité et discrétion'. Ce ne sont pas des individus que vous avez en tête, mais des faire-valoir récompensés pour s'effacer derrière 'leur chef' de mari."

"Des stéréotypes de bonne ménagère"

L'association Osez le féminisme partage le même avis. "C'est un prix sexiste, caricatural et rétrograde, indique pour BFMTV.com Marion Georgel, une des porte-parole. Les femmes ne sont pas suffisamment valorisées pour ce qu'elles sont." Si elle reconnaît que cette récompense permet de les rendre plus visibles, elle regrette qu'il enferme les femmes "dans des stéréotypes de bonne ménagère".

La militante considère même qu'avoir choisi la date du 8 mars est un pied de nez à la bataille pour les droits des femmes.

"Le 8 mars, ce n'est pas la fête des femmes, c'est la journée de lutte pour l'égalité et contre les stéréotypes. C'est l'inverse de ce que représente ce prix."

Pour Noëmie Honiat, ancienne candidate de l'émission culinaire Top Chef qui tient la cuisine d'un restaurant dans l'Aveyron au côté de son mari, "il faut déjà exister en tant que femme et non en tant que femme de", a-t-elle assuré à BFMTV.com.

"Un projet construit avec les femmes, pour les femmes"

Si Laurent Trochain reconnaît que "vu de l'extérieur", cette appellation "peut choquer", il indique à BFMTV.com que ce projet n'a pas germé dans l'esprit d'un "sexiste" mais a été construit "avec les femmes, pour les femmes".

"Le projet a été porté, décidé, validé et acté par nos femmes, qui sont toujours présentes lorsque nous nous réunissons dans le cadre de Générations cuisines et cultures. Ce sont elles qui ont choisi le nom. Elles assument d'être 'femmes de' et en rigolent. Si le chef est le représentant, c'est un travail d'équipe et elles font partie à part entière de leur maison. On a voulu les mettre en avant, c'est un message d'amour."

Et invite à lire les témoignages d'épouses. Comme celui de Stéphanie, qui travaille avec son mari dans un restaurant des Yvelines.

"Nous sommes la représentation de nos chefs, de nos maris et papa pour certaines... Nous sommes leurs images et ils sont la nôtre, quoi de plus superbe pour nous que d'avoir de tels hommes à nos côtés."

Ou encore celui d'Émilie, qui travaille avec son époux dans un établissement étoilé de Bourgogne.

"Cette remise de prix est aussi un moyen de mettre en lumière le travail quotidien des conjointes, leur valeurs et leur ténacité, trop souvent occultées. Être femme de chef ne m'a jamais empêchée de me réaliser et de faire ce que j'aimais car je suis aussi cheffe (...) Nous sommes complémentaires et travaillons avec un objectif commun. Durant mon parcours j'ai souvent été confrontée à du sexisme et ce trophée n'y ressemble en rien au contraire."

Si Marion Georgel, d'Osez le féminisme, "comprend" qu'elles aient besoin de reconnaissance, elle remarque que "souvent, les femmes intériorisent la pression et les stéréotypes et n'ont pas encore conscience de ce système patriarcal".

Sur Twitter, professionnels de la restauration et anonymes se sont indignés, dénonçant un trophée "triste" et "consternant", et rappelant que "femme de chef n'est pas un métier".

Le souhait de Laurent Trochain: pérenniser l'événement. Et l'appeler plus simplement l'année prochaine non pas le prix Femme de chef de l'année mais uniquement Véronique Abadie, "qui a beaucoup apporté à notre profession".

Céline Hussonnois-Alaya