BFMTV

Le confinement signe-t-il le retour des appels téléphoniques?

Whatsapp, l'une des applications particulièrement plébiscitées par les confinés

Whatsapp, l'une des applications particulièrement plébiscitées par les confinés - Nicolas Asfouri - AFP

Cloîtrés chez eux pour enrayer l'épidémie de coronavirus, les Français semblent délaisser les messages écrits pour revenir aux bonnes vieilles conversations téléphoniques. Pourquoi, et surtout pour combien de temps?

En annonçant la mise en place d'un confinement pour enrayer l'épidémie de coronavirus, le 16 mars dernier, Emmanuel Macron a adressé quelques conseils aux Français. "Donnez des nouvelles, prenez des nouvelles, lisez, retrouvez aussi ce sens de l’essentiel", déclarait le chef de l'État dans son allocution. On ne sait pas si les confinés ont lu, mais ils se sont bien tenus au courant: de coups de fils de parents inquiets en apéros du soir sur Skype, le nombre d'appels explosent. 

À l’heure où la jeune génération privilégie les brefs messages écrits, on observe un retour en grâce des appels téléphoniques. Difficiles à quantifier, néanmoins, puisqu’ils passent par différents vecteurs, du traditionnel combiné aux outils numériques. Un grand opérateur français a ainsi vu son nombre d'appels doubler depuis les débuts du confinement, tandis que le fondateur de Facebook a évoqué une activité record, notamment en raison d’appels vidéos sur Messenger et WhatsApp. Les serveurs de ce dernier outil ont même été augmentés afin d'éviter une saturation. 

La voix, expression de l'intime

Ces applications, Marie* les utilise toute la journée: cette Parisienne de 29 ans qui travaille dans la communication estime avoir passé cinq heures par jour au téléphone depuis le début du confinement, entre les visioconférences de son télétravail, les apéritifs sur Skype ou les conversations avec sa mère: "Je l’ai eue deux fois au téléphone et une dizaine de fois par messages. D’habitude, je lui parle environ neuf fois par an", nous explique-t-elle. Chaque soir, elle discute avec des amis depuis son appartement. Un vrai réconfort:

"On a besoin de se voir. D’habitude je communique beaucoup par messages écrits, mais là j’ai besoin d’entendre au moins la voix par note vocale: il y a une chaleur humaine, une intention. L’appel téléphonique, c’est encore plus direct. Et la visio… les premières fois, j’avais envie de toucher les gens à travers l’écran."

Pour Patricia Mozdzan, psychologue clinicienne à Paris, "parler au téléphone nous fait nous sentir en vie" dans une période où chacun se coupe de ses proches:

"Cela nous offre à nouveau un sentiment de liberté et d’être nous-même. Nous nous entendons parler et nous entendons l’autre parler. C’est une solution plus rapide pour échanger, plus réactive, plus interactive."

Une "pseudo-réalité"

Si les solutions visuelles, telles que Skype ou FaceTime, sont particulièrement plébiscitées, c'est parce qu'"elles permettent d’être en communion avec l’autre ou les autres, et d’utiliser le virtuel comme une pseudo réalité", poursuit-elle. "Il y a un rapprochement qui s’opère. Nous pouvons voir notre interlocuteur, ses expressions ou sentir éventuellement comment il va, l’infraverbal est visible."

Geoffroy, 31 ans, est chargé de mission dans une collectivité parisienne. Lui aussi a multiplié les appels. Pour lui, il s’agit entre autres d’une manière de s'assurer que ses interlocuteurs lui disent la vérité, en cette période où chacun tente de rassurer ses proches: "Quand on voit la personne, on peut savoir si elle va plus ou moins bien. Alors que si les gens se sentent mal, ils ne vont pas forcément l'écrire. Moi, ça me fait beaucoup de bien d’avoir mes potes en visio. Entendre les gens parler, interagir, se couper la parole… ça permet de passer du temps ensemble, et de voir que tout le monde est là et va bien."

"Il y a l’idée de partage de bons moments ensemble comme les apéritifs, de sourires, de joie", confirme Patricia Mozdzan. "Nous avons plaisir à nous retrouver derrière un écran et à voir l’image de l’autre car nous sommes plus détendus face à nos proches."

"Combiner travail et appels personnels est devenu ingérable"

Vendredi dernier, Édouard Philippe a annoncé un renouvellement du confinement pour au moins deux semaines supplémentaires. Tandis que la période de quarantaine s'allonge, le rapport au téléphone semble changer: "J'ai l’impression que pendant la première semaine, on avait tous besoin de se rassurer. La situation revient un peu à la normale", constate Marie, qui a pourtant connu des moments compliqués:

"À un moment, combiner le travail et les appels personnels est devenu ingérable: en temps normal, quand on bosse, on n'a pas sa mère au téléphone à 15 heures. Ma meilleure amie me demandait à 13 heures de commencer une conversation en visio alors que j’étais en train d’envoyer des mails. J’ai essayé de nettoyer mon frigo dimanche mais une autre amie m’a appelée en FaceTime; ça a duré deux heures, mon frigo est toujours sale. À la fin de la première semaine, mon portable affichait 100% de temps d’utilisation supplémentaire."

"Après les sept premiers jours, je me suis dit 'Tu ne peux pas te laisser prendre par tous ces médias de communication'", poursuit-elle. "Et comme je suis en télétravail, je suis revenue à un rythme normal: moins de temps pour téléphoner à mes proches."

"J'espère qu'on en gardera longtemps le souvenir"

Si les conversations téléphoniques apportent tant de bienfaits, pourquoi ont elles été si longtemps boudées au profit des SMS? Patricia Mozdzan établit un parallèle entre la raréfaction du téléphone et la démocratisation des bureaux partagés. "Parler au téléphone, c'est un problème dans un open space", note-t-elle, ajoutant que toute conversation téléphonique intime y est impossible. 

"Le fait d’être cloîtrés chez nous nous fait redécouvrir cette possibilité de parler, et d’en avoir même envie, car il est difficile dans ce monde de communication constante de rester seul avec soi-même."

De quoi anticiper le retour des conversations téléphoniques, une fois le confinement terminé? Geoffroy n’y croit pas trop: "Je pense que c’est juste une manière de pallier le manque de contact humain, le fait qu'on ne voit pas de visages. Dans la vraie vie on a beaucoup d’interactions, on n’a pas besoin de s’appeler". En revanche, Marie retiendra une autre leçon:

"Je pense que le confinement va nous faire réaliser à quel point c’est génial de voir quelqu’un ou de prendre la voiture pour aller à une heure de Paris. J’espère qu'on en gardera longtemps le souvenir et qu’on pourra apprécier les choses simples."

*Ce prénom a été modifié

Benjamin Pierret