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La "câlinothérapie" ne lâche plus les politiques

SEMANTICS DE LANGAGE - Tics verbaux, éléments de langage inconscients, ou simples modes, la langue est très perméable à l'air du temps. Tel mot surgi de nulle part s'impose brusquement partout. Chaque semaine, BFMTV.com décortique l'une de ces curiosités. Ce vendredi, nous nous intéressons à la "câlinothérapie", nouvel indispensable du langage politique.

Que fait-on ces jours-ci d'un élu en plein vague à l'âme? C'est simple, on le "câline". Pas question cependant de s'en tenir au modeste "câlin": la séance de réconfort de politique se traduit toujours par une véritable "câlinothérapie". Ainsi, mardi soir, Emmanuel Macron a invité 320 députés de la majorité à l'Elysée pour les rassurer après qu'ils ont perdu la face dans l'affaire du congé dédié aux parents ayant perdu un enfant. Le terme de "câlinothérapie" n'a plus alors quitté la bouche ni la plume des acteurs et des spectateurs de la scène politique. 

Aux soins 

Parti des marges de la médecine au début du troisième millénaire, le mot s'est imposé depuis peu dans le commentaire politique. Au point qu'on en viendrait à se demander comment on désignait auparavant cette action consistant, pour un responsable public, à convoquer ses troupes pour leur faire ravaler leurs larmes ou leur colère. 

On en trouve très peu d'occurrences dans la presse dans les années 2000, et toutes sont liées à un contexte de soins. En juillet 2009, cependant, l'expression fait une timide incursion en politique. A l'occasion d'un déplacement de François Fillon, alors Premier ministre, soucieux de rassurer sur l'engagement de la République à l'égard des DOM-TOM, Europe 1 signale ainsi sa "câlinothérapie à la Réunion". Mais, au tournant des années 2010, le terme demeure rare et essentiellement paramédical. Ainsi, en juin 2012, Le Figaro nous apprenait qu'un parc marin israélien accueillait des enfants malades ou difficiles pour une "câlinothérapie à dos de cétacé", en l'espèce des dauphins.

Naturellement, la "câlinothérapie" ne tarde pas à basculer dans le sociétal. Cette tendance suit d'ailleurs de peu l'ouverture, à l'automne 2014, de la première "boutique de câlins" au monde, à Portland dans l'Oregon, où une certaine Samantha Hess a commencé à câliner le tout-venant pour un dollar la minute. Le concept de "câlinothérapie" est alors pour l'essentiel la créature des livres de développement personnel dont certains le propulsent même dans leur titre. 

DOM-TOM, maires, députés: tous câlinés !

Le prisme du "gros câlins" perce progressivement en politique. Ainsi, en 2016, une chronique d'Europe 1 repère la "câlinothérapie" de François Hollande à l'égard du corps enseignant. 

Toutefois, il faut attendre l'élection d'Emmanuel Macron pour atteindre le virage décisif et le sacre de la "câlinothérapie" dans le langage politique et médiatique. 

"Dîner de con", "câlinothérapie": les maires déçus après avoir été reçus à l'Elysée, titrions-nous le 23 novembre 2017 après la réception donnée par Emmanuel Macron au "Château" en l'honneur des pensionnaires d'hôtels de villes. Car c'est quand le torchon brûle qu'on lâche le mot. D'ailleurs, un an ou presque plus tard, Emmanuel Macron mène une nouvelle "opération câlinothérapie", selon le titre de L'Express, à Saint-Martin après le passage de l'ouragan Irma. La même expression s'affiche sur le site de Paris Match à l'été suivant au moment d'aborder la tournée du président du Sénat, Gérard Larcher, auprès d'élus d'une droite mal en point. 

Le flan 

Dans leur ouvrage Dico des mots qui n'existent (toujours) pas (mais qu'on utilise quand même), Olivier Talon et Gilles Vervisch analysaient ainsi l'aventure politique de la "câlinothérapie":

"Comme on le comprend, la câlinothérapie, dans son sens politique, est un terme plutôt critique (…) il consiste pour un responsable politique à rassurer, voire à consoler son auditoire, là où on s’attendrait plutôt à des actes. La câlinothérapie en politique se retrouve alors avoir la même fonction que la religion chez Marx : l’opium du peuple. Ne pouvant rien faire pour sortir les gens de leur malheur, on les aide seulement à mieux le supporter par des discours. Bref, la câlinothérapie, c’est du flan."

Et, pour les "câlinés", le gâteau a sans doute quelque chose d'amer. 

Robin Verner