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Germanwings, Malaysia, AirAsia, TransAsia, Air Algérie: existe-t-il une "loi des séries" des crashs?

Un Airbus de la compagnie Germanwings, au départ de Düsseldorf, en mars 2015. (Illustration)

Un Airbus de la compagnie Germanwings, au départ de Düsseldorf, en mars 2015. (Illustration) - Patrik Stollarz - AFP

L'année 2014 et ce début 2015 ont été particulièrement meurtriers pour l'aviation civile. Pour autant, peut-on dire qu'elle marque une recrudescence des crashs aériens?

Existe-t-il une "loi des séries" en matière de crashs aériens? L'année 2014 particulièrement meurtrière, et le crash du 24 mars 2015 dans les Alpes françaises, d'un Airbus A320 de Germanwings, donnent une impression de répétition macabre. Les 150 victimes de mardi rejoignent ainsi la longue liste des passagers et équipages morts durant cette période qui s'étend de mars 2014 à mars 2015.

La Flight Safety Foundation a comptabilisé en 2014, 1.328 victimes, s'il on prend en compte les vols privés et les vols militaires. Il s'agit de l'année la plus meurtrière depuis 2005, alors que le nombre de morts en 2013 était exceptionnellement bas. II faut dire que cinq crashs affolent à eux seuls les compteurs: le vol MH370 de la Malaysia Airlines, 370 disparus en mars 2014, le vol MH17 toujours de la Malaysia, 298 morts en juillet, le vol AH5017 d'Air Algérie, 116 morts également en juillet, le vol GE222 de TransAsia, 58 morts, et enfin le vol QZ8051 d'AirAsia, 162 morts en décembre. Soit 1.004 victimes au total pour ces cinq vols.

Moins de crashs, mais plus de morts en 2014

Pourtant, les crashs aériens ont diminué de manière drastique depuis les années 50. Comme le relève Slate qui reprend les données du site Plane crash info, le nombre de crashs d'avions emmenant 19 passagers ou davantage est, après un pic dans les années 70, en constante diminution, voire en chute libre. Cette courbe baissière du nombre de crashs suit globalement celle du nombre de victimes, à l'exception particulièrement notable de 2014. Paradoxalement, le nombre de crashs en 2014 est légèrement moins élevé qu'en 2013.

Evolution du nombre de crashs d'avions transportant 19 personnes ou plus.
Evolution du nombre de crashs d'avions transportant 19 personnes ou plus. © Planecrashinfo.com
Evolution du nombre de tués dans des crashs d'avions transportant 19 personnes ou plus.
Evolution du nombre de tués dans des crashs d'avions transportant 19 personnes ou plus. © Planecrashinfo.com

Quant aux causes des crashs, les statistiques nous enseignent que l'erreur de pilotage reste la première, devant l'avarie matérielle et les problèmes météorologiques. Rappelons que les causes du crash de l'A320 de Germanwings ne sont pas encore connues à ce jour et que les boîtes noires -la boîte noire enregistrant les sons dans le cockpit a été retrouvée lors des recherches sur le crash de l'A320 de Germawings- pourraient mettre plusieurs jours, voire semaines, à livrer leurs secrets.

Une probabilité en trompe-l'œil

Si le nombre de morts a été plus important en 2014, cela ne plaide-t-il pas malgré tout dans le sens de cette loi des séries? En réalité tout dépend de la période considérée pour établir la "série", qui reste une notion éminemment subjective. Le statisticien Avner Bar-Hen de l'université Paris Descartes, auteur d'un billet de blog sur le sujet publié par Sciences&Avenir en août 2014, juge que cette histoire de "loi des séries" relève du "mythe".

La deuxième quinzaine de juillet 2014, quand trois crashs successifs étaient survenus les 17, 24 et 25 du mois, soit en à peine huit jours, constitue un cas d'école. "La probabilité de survenue d'un accident d'avion étant très petite, il est tentant de conclure que la probabilité d'avoir autant d'accidents en si peu de temps est trop petite pour qu'on puisse l'attribuer au hasard", explique-t-il à BFMTV.com.

Mais, relève Avner Bar-Hen, ce raisonnement souffre de "deux lacunes". D'une part, "le nombre d'avions est très grand et donc il n'est pas si rare d'avoir des accidents". En clair, même si la probabilité de crash reste très faible, elle finit par se réaliser par la loi du nombre. D'autre part, déplore le statisticien, "la probabilité que trois accidents en une semaine se reproduisent à l'avenir est certaine", eu égard au nombre d'avions et au nombre de semaines virtuellement infini, à venir.

Mais pour parler de "série", tout dépend ensuite de la période de temps considérée, au cours de laquelle ce fait advient à nouveau. "On peut penser que d'ici dix à quinze ans, on retrouvera une semaine avec trois accidents d'avion. Ça n'a malheureusement rien de surprenant. Comme pour le loto, la probabilité que le même tirage se reproduise n'aurait rien d'étonnant. Mais il est beaucoup plus rare qu'elle se reproduise d'une semaine sur l'autre".

Pourquoi voulons-nous croire à une loi des séries?

L'autre raison de placer ces coïncidences sous l'empire d'une hypothétique loi des séries tient peut-être au fait que nous éprouvons le besoin d'y croire. Pour Avner Bar-Hen, c'est sans doute une manière de "se rassurer en se disant qu'il y a une espèce d'ordre des choses". Selon lui, cela participe d'un désir de "rationalité à la française qu'on ne retrouve d'ailleurs pas chez les Anglo-saxons qui ont beaucoup plus que nous la notion de l'aléatoire". Preuve en est, "ils parient sur tout, jusqu'au sexe du bébé que va avoir la duchesse de Cambridge".

Le mathématicien note aussi "un aspect psychologique" qui a fait l'objet d'une littérature abondante en économie: "le fait qu'on surestime la probabilité des événements rares et qu'on sous-estime la probabilité des événements fréquents". Un comportement qui selon lui trouve son application pratique dans les "supercagnottes du loto" qui permettent à la Française des jeux de dégager encore davantage de bénéfice.