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Etats généraux, Libération, mort de de Gaulle: quand la République s'approprie Notre-Dame de Paris

Les décombres à l'intérieur de Notre-Dame de Paris.

Les décombres à l'intérieur de Notre-Dame de Paris. - AFP

Les fondations de Notre-Dame de Paris ont plongé dans la terre il y a huit siècle, et l'édifice s'est dressé de toute sa hauteur il y a près de sept cents ans pour ne plus jamais plier le dos. Ce mardi, en effet, la cathédrale est bel et bien debout, malgré l'incendie qui l'a ravagée en partie la veille. L'église a vu défiler depuis sa construction les grandes et les petites heures de l'histoire de France. Lieu de culte, elle a pourtant été très souvent associée à la vie de la République.

"Ni la fureur de la flamme enragée, (...) Ni coup sur coup ta fortune changée,
Ni le ronger des siècles envieux, Ni le dépit des hommes et des dieux". Dans ce poème composé au XVIe siècle, Joachim du Bellay s'émerveillait en ces termes de la beauté apparemment éternelle de Rome. Ce mardi, au lendemain du terrible incendie qui a dévoré la flèche et une grande partie de la toiture de Notre-Dame de Paris, ces vers collent de près au destin de la cathédrale. Celle-ci, en effet, a tenu bon dans la catastrophe, soutenue dans son combat par la détermination des pompiers et le silence, parfois coupé de chants, des Parisiens. Sauvée, Notre-Dame ne disparaîtra pas du paysage de Paris, dans lequel elle s'inscrit depuis que ses premières pierres ont été posées sur son sol, en 1163. Dans l'intervalle, cette paroisse hors-norme est devenue un témoin aussi muet qu'essentiel de l'histoire de France. 

Edifice religieux, lieu de culte catholique, et trésor du patrimoine de l'humanité, comme l'a montré l'émotion planétaire dans la soirée de lundi, Notre-Dame de Paris, qui a connu tous les régimes et soubresauts français de ces derniers siècles, n'a pas vraiment le profil d'un "symbole de la République", selon l'expression consacrée. Cependant, la République et la cathédrale se connaissent bien. L'une et l'autre se sont même trouvées intimement liées à plusieurs reprises. 

Les Etats généraux à Notre-Dame 

"Etats généraux", deux mots qui suffisent à ressusciter un cortège de souvenirs, venus de l'année 1789: Mirabeau opposant à une consigne royale la "volonté du peuple", le Tiers-Etat soudé dans son aspiration à obtenir des réformes fiscales et politiques. Autant d'épisodes fondateurs de la Révolution française qui ont conduit à terme à l'instauration du premier régime républicain en France, en 1792. Et Notre-Dame de Paris n'est pas si éloignée, au contraire, de ce chambardement. Elle a ainsi accueilli les premiers Etats généraux de l'histoire de notre pays, comme Jean-Luc Mélenchon l'a rappelé dans sa note de blog, publiée au soir du drame: "Des premiers États généraux à la victoire sur les nazis, la nef a accueilli toutes nos clameurs libératrices."

Bien sûr, Notre-Dame de Paris n'a pas accueilli les Etats généraux de ces députés, révolutionnaires sans le savoir et souvent, sans le vouloir. Mais elle a hébergé sous ses voûtes la première édition de ce rendez-vous, censé convoquer la société du pays. Si Philippe le Bel décide pour la première fois de réunir la noblesse, le clergé, et le Tiers-Etat (représentant les roturiers), les trois ordres découpant la population française aux yeux de la royauté, c'est que l'heure est grave. Dans une bulle pontificale, le pape Boniface VIII, furieux que le Capétien n'en fasse qu'à sa guise dans la gestion de l'épiscopat français et envisage même de réclamer des fonds auprès des prélats, réaffirme que son pouvoir prime sur celui du souverain. Avec un mépris certain, Boniface VIII en vient même à lâcher à Philippe le Bel: "Nous sommes fatigué de t'avertir de te corriger, et de mieux gouverner ton royaume ; comme l'aspic qui n'entend rien, tu as fermé les oreilles". Le roi rassemble donc les seigneurs, les évêques, et la bourgeoisie pour faire bloc autour de lui. Sans grande surprise dans ce contexte, les Etats généraux condamnent les positions papales et donnent raison au monarque. 

"Notre-Dame-de-la-Raison"

La rencontre entre la cathédrale et la Révolution française est beaucoup plus directe en 1793. La fièvre du moment laisse d'ailleurs des traces sur l'édifice: des sans-culottes un peu zélés passent un jour leur colère sur des statues incrustées dans la façade occidentale des lieux, comme le souligne le site de Notre-Dame de Paris, pensant y reconnaître des effigies des rois de France désormais honnis. Mais ils font erreur. Croyant punir la mémoire de leurs anciens souverains, ils s'en prennent en fait à David, Salomon, et autres rois de Judée que les statues représentaient. 

L'église, qui a déjà perdu une part de ses biens les plus chers dans les convulsions initiales du pays, s'apprête alors à entrer dans la phase la plus étrange de son histoire. Le 20 brumaire de l'an (le 10 novembre 1793, selon le calendrier d'une république à peine âgée d'un an), la puissante et turbulente Commune de Paris, assistée des sections populaires, la défroque. On est alors en pleine politique de déchristianisation et les églises vont devoir changer de fonction pour garder ses portes ouvertes et en ce jour d'automne, les autorités transforment en grande pompe la cathédrale en "Temple de la Raison". 

D'après le récit livré par le professeur émérite d'histoire moderne, spécialiste de la Révolution française, Serge Bianchi, auprès de L'Humanité pour l'anniversaire de l'événement, l'endroit prend le nom de "Notre-Dame de la Raison" à cette occasion. Dans une nef bondée, une montagne artificielle a été installée. Un "temple de la Philosophie" s'y dresse. Une jeune fille semble animer le curieux rite, coiffée d'un bonnet phrygien et armée d'une pique. Le conservatoire de musique et la troupe de l'Opéra entonnent des chants profanes. Les députés de la Convention eux-mêmes sont présents. Mais ce culte ne dure pas. D'inspiration athée et volontiers parodique, il est dénoncé comme une "mascarade" par Danton et agace Robespierre, déiste et peu amateur de persécutions religieuses. Ce dernier tente peu après d'instituer un culte de "l'Etre suprême" qui ne prendra cependant pas davantage. 

Représentation de la fête de la raison à Notre-Dame de Paris en 1793.
Représentation de la fête de la raison à Notre-Dame de Paris en 1793. © BNF et bibliothèque en ligne Gallica via Wikimedia creative Commons.

Magnificat, cigarette et "tartarinade" 

Le 26 août 1944, le général De Gaulle, le général Leclerc, et d'autres libérateurs, fondent sur la cathédrale au milieu de la foule compacte venue fêter la fin de la trop longue saison allemande de la capitale. Fervent, bien que discret, croyant, Charles de Gaulle a voulu que la victoire militaire, la liesse populaire se prolongent sous une résonance religieuse. Pas à n'importe quel prix cependant. En fin de matinée, il a envoyé deux soldats au cardinal et archevêque de Paris, Emmanuel Suhard, pour lui dire qu'il ne souhaitait pas l'y voir, comme le relatait ici La Croix pour les 70 ans de la Libération de Paris. Les résistants vont plus loin, lui formulant tout net l'interdiction de se rendre dans sa cathédrale et prenant des mesures pour que des policiers en civil bloquent la sortie de l'archevêché. La raison en est simple: la France libre reproche au cardinal d'avoir reçu le commandant allemand de la ville. En avril dernier, l'archevêque a aussi reçu Philippe Pétain sous les prestigieuses ogives. Au début de l'été, il a même officié lors des funérailles du ministre de la Propagande de Vichy et ultra de la collaboration, Philippe Henriot. C'est donc sans le cardinal Suhard, et même sans orgue, que le général de Gaulle et le général Leclerc, entre autres, chantent le Magnificat

Mais à l'extérieur, on reprend vite un tout autre refrain, trop bien connu. Comme on peut voir sur les images d'époque, des rafales de balles partent au milieu du parvis tandis que les Parisiens présents se couchent au sol, en pleine terreur. Le recul du temps nous a appris qu'il s'agissait peut-être d'une méprise plutôt que d'une vraie fusillade: des résistants auraient cru voir des tireurs allemands embusqués. La confusion n'a pas franchement contaminé le futur président de la République: les caméras montrent De Gaulle tirer tranquillement sur sa cigarette devant l'agitation, près du portail de Notre-Dame. L'épisode ne lui plaît pas. D'après le chercheur Frédéric Le Moigne, cité par La Croix, il qualifie la fusillade de "tartarinade-pétarade".

Un dernier hommage aux présidents 

Notre-Dame de Paris et la République, c'est aussi une affaire d'hommages. En 1970, Charles de Gaulle meurt. S'il a expressément demandé à être enterré à Colombey-les-deux-Eglises sans autres égards que ceux que l'armée réserve aux siens, le défunt ne peut empêcher qu'une cérémonie ait lieu en son honneur dans la cathédrale parisienne. Lui qui ne voulait pas de cérémonie nationale a droit à un dernier public international. 

Parmi l'assistance, forte de 7000 personnes sans compter les spectateurs massés sur la parvis, on compte notamment Richard Nixon, le prince Charles, le Shah d'Iran, l'ancien Premier ministre d'Israël David Ben Gourion. La liste est très loin d'être exhaustive.

Quatre ans plus tard, c'est aussi à Notre-Dame de Paris que se tiennent les obsèques nationales de Georges Pompidou, décédé brutalement le 2 avril 1974. Lors de la cérémonie, on voit notamment Jacques Chirac, dont il était le mentor, écraser une larme. 

Une messe en novembre 2015 

Récemment, la cathédrale a fait corps une nouvelle fois avec la République. Le dimanche 15 novembre 2015, en fin de journée, une messe est dite dans un édifice bondé, à tel point que fidèles et curieux débordent sur le parvis. Ce soir-là, le glas sonnait pour les victimes des attentats de l'avant-veille. 

Robin Verner