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"Elle le quitte, il la tue": qui sont ces colleuses d'affiches qui dénoncent les féminicides

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Leurs slogans ont envahi les rues de Paris, Lyon, Marseille ou encore Rennes. Si c'est une ancienne Femen qui est à l'origine de l'initiative, la plupart de ces colleuses n'avaient jamais milité auparavant.
"On ne veut plus compter nos mortes." "Papa, il a tué maman." "Aux femmes assassinées la patrie indifférente." "Gaëlle, enceinte, poignardée par son ex." 

Depuis la fin de l'été, ce type de slogans se multiplient sur les murs de nombreuses villes de France.

Des centaines de ces messages écrits à l'encre noire sur des feuilles de papier ont ainsi été collés par des anonymes à Paris, Lyon, Montpellier, Avignon, Saint-Etienne, Rennes, Grenoble, Annecy, Cherbourg, Tours ou encore Aix-en-Provence. L'objectif de ces collages: dénoncer les violences dont sont victimes les femmes.

Il arrive même que des proches de victimes contactent directement les colleuses pour leur demander de rendre hommage à leur mère, sœur, tante ou amie. Comme le neveu de cette femme, tuée d'un coup de fusil dans le dos par son mari alors qu'elle venait de le quitter.

  • Chloé Madesta, 26 ans, victime indirecte des violences conjugales

Cette Parisienne qui travaille dans le développement durable fait partie des toutes premières colleuses. Et placarde maintenant des slogans "deux à trois fois par semaine" après l'avoir fait tous les soirs, confie-t-elle à BFMTV.com.

Elle-même a été personnellement touchée par les violences conjugales. "Mon père était violent avec ma mère et j'ai été témoin de ces violences conjugales pendant quinze ans."

Chloé Madesta a notamment collé son histoire et celle de sa mère.

"Jean-Pierre frappait Valérie. Doigts tordus, menacée de mort, insultée, traînée par les cheveux. Plaintes refusées pas la police. La justice ne l'a jamais puni mais moi je n'oublierai pas. Quinze ans après, papa nie sa violence alors je la crie sur les murs car maman a failli mourir." 

Pour elle, se joindre à ce mouvement a été "une manière de politiser cette tragédie personnelle".

"D'ailleurs, ce n'est pas qu'un drame, les violences conjugales ne sont pas qu'une anecdote. C'est un problème de société systémique. Il s'agit de porter la voix des femmes qui n'en ont plus."

Selon Chloé Madesta, il est important que le mouvement ne soit pas incarné. "C'est simple d'accès, il y a une immédiateté qui permet aux femmes d'exprimer leur colère et d'agir très facilement." Et assure que "tous les jours, 20 à 30 femmes nous contactent pour nous rejoindre".

  • Sophie*, 57 ans, la doyenne

Cette quinquagénaire qui a eu plusieurs vies professionnelles (contrôleuse de gestion, agricultrice, expatriée) habite à Boulogne-Billancourt, dans les Hauts-de-Seine, et n'avait jamais milité avant de coller. Mais a l'impression, depuis qu'elle a rejoint le mouvement à ses débuts, "d'ajouter son petit caillou à l'édifice". "Quand on se sent touché par une cause, c'est difficile de rester dans son canapé et de continuer à se regarder dans le miroir", témoigne-t-elle pour BFMTV.com.

Si Sophie a déjà été verbalisée deux fois par la police (deux amendes de 68 euros) et contrôlée à de nombreuses reprises par les forces de l'ordre, cela n'a pas entamé sa motivation. Les collages font à présent partie de son quotidien: elle ne sort jamais sans "deux ou trois collages sous le bras".

"J'enrôle souvent mes amies. Par exemple, si on a rendez-vous pour aller au théâtre ou boire un verre, à un moment, je leur dis qu'on a un peu de travail et elles m'aident à coller dans le quartier où l'on se trouve."

En ce moment, Sophie colle des messages en mémoire de Sarah Halimi, cette sexagénaire de confession juive rouée de coups en 2017 par un voisin puis défenestrée alors que des policiers se trouvaient en bas de l'immeuble. Le suspect, jugé pénalement irresponsable, ne sera pas jugé.

"Il y a trois jours, nous étions en train de coller un message à proximité du bois de Boulogne et une patrouille de policiers est passée. Ils m'ont demandé ce que je faisais, je leur ai expliqué. Ils m'ont dit que je n'avais pas le droit mais qu'ils me comprenaient et que la cause était noble. Ils sont partis en nous disant de faire attention à nous et de rester groupé."
  • Karma*, 30 ans, agressée par un passant

Cette colleuse parisienne engagée depuis les débuts du mouvement - qui n'est pas novice dans le militantisme associatif - a elle aussi déjà été étonnée par les réactions compréhensives des forces de l'ordre. La règle, selon elle: ne jamais partir en courant.

"J'étais en train de coller 'On ne tue jamais par amour' et une patrouille de police s'est arrêtée derrière moi, se souvient-elle pour BFMTV.com. Je leur ai dit: 'Je finis et je suis à vous', ils m'ont répondu 'd'accord', je leur ai ensuite montré ma pièce d'identité, ils ont eu l'air de comprendre le sérieux de notre démarche."

Les choses ne se passent pas toujours aussi bien. Parfois, la situation se tend, comme lorsque des policiers ont exigé qu'elle supprime de son téléphone une photo des forces de l'ordre interpellant une colleuse. Mais le plus souvent, c'est avec les passants que ça dégénère. Karma a notamment porté plainte après avoir été agressée physiquement lors d'un collage. 

"On est souvent interpellé mais je suis ouverte au dialogue, prête à expliquer nos actions et faire de la pédagogie sur les violences conjugales. Le but, c'est de créer un débat dans l'espace public. Mais quand on est insulté, menacée de mort comme c'est déjà arrivé, personnellement, je recommande de partir", déplore Karma.

Dans la plupart des cas, les agresseurs sont des hommes. Mais pour cette trentenaire, il est important que les collages restent officiellement non mixtes - un point de vue partagé par les colleuses - bien qu'elle ne refuse jamais que des colleurs, amis de colleuses, se joignent à elles. "Il y a des femmes polytraumatisées, elles trouvent dans ces collages une forme d'affirmation."

"Depuis qu'on est enfant on nous apprend à nous faire petites, à nous presser, à supporter les commentaires sur notre physique. La nuit, il y a des groupes d'hommes et en tant que femmes, on se fait beaucoup embêter. Ces collages, c'est une manière de reprendre l'espace public qu'on nous a toujours refusé et de se le réapproprier avec notre corps de femme."
  • Marguerite Stern, 29 ans, l'initiatrice des collages

À l'origine de cette initiative, il y a Marguerite Stern, réalisatrice de podcasts et ancienne membre des Femen. Elle qui collait déjà, seule, des portraits de Simone de Beauvoir et des messages pour dénoncer les féminicides lorsqu'elle habitait à Marseille décide, lorsqu'elle vient s'installer à Paris, de passer à l'étape supérieure.

Le 30 août, elle lance un appel sur les réseaux sociaux pour que d'autres femmes se joignent à elle dans le cadre d'une grande campagne de collages. Une vingtaine répondent favorablement. Ces dernières inondent les rues de Paris des noms des femmes tuées par leur conjoint ou ex-conjoint.

"L'idée, c'est d'envahir la rue, explique à BFMTV.com Marguerite Stern. De devenir visible. En tant que femme, on est souvent inquiète, en danger quand on est seule. Je me souviens de mes années passées au collège, quand j'étais agressée par les garçons qui me mettaient des mains aux fesses. La rue est malheureusement une extension de ce que j'ai vécu dans la cour de récréation avec des hommes qui occupent toute la place. Ces collages redonnent un sentiment de liberté, de réappropriation de l'espace public."

Au fil des semaines, le mouvement ne cesse de prendre de l'ampleur. Dans la nuit du 3 au 4 novembre, le slogan "Féminicides: état coupable, justice complice" est collé sur les murs d'une trentaine de tribunaux de France. Mais aujourd'hui, Marguerite Stern s'est détachée du mouvement. Quand les colleuses ont souhaité élargir leur soutien à d'autres causes, comme les discriminations faites aux femmes trans ou aux femmes voilées, elle a décidé de prendre ses distances. Mais ajoute:

"Je n'ai pas posé mon copyright, ce mouvement appartient à tout le monde, même à celles qui pensent différemment de moi."

Depuis, le mouvement a essaimé à l'étranger (Royaume-Uni, Portugal, Suisse, Belgique ou Pologne). Selon leurs propres estimations, les colleuses seraient au nombre d'un millier dans toute la France. 

  • Marine, 29 ans, "transformer ma rage en quelque chose d'utile"

Marine, une entrepreneuse qui habite à Rennes, fait partie de ces colleuses qui souhaitent que le message militant s'élargisse à toutes les femmes.

"Il n'y a pas que les femmes blanches, hétéros et cisgenres qui doivent être incluses dans la démarche", explique-t-elle à BFMTV.com.

Elle a ainsi soutenu des slogans comme "Pas de féminisme sans les femmes trans" et "Pas de féminisme sans les femmes qui portent le voile". "On voulait aussi afficher 'Pas de féminisme sans les travailleuses du sexe' mais on n'avait plus de colle", ajoute Marine.

Des seules victimes de féminicides, le mouvement s'étend aujourd'hui à "toutes les victimes des violences causées par le patriarcat", indique Marine. Et des slogans comme "non c'est non", "violeur, agresseur, à ton tour d'avoir peur", d'autres encore pour dénoncer la pédocriminalité ou les violences sexuelles commises par certains chauffeurs Uber sont ainsi apparus.

Elle qui n'avait jamais milité a commencé à s'intéresser au sujet sur les réseaux sociaux. "Quand on voit les chiffres, quand on lit les témoignages et que l'on commence à remarquer l'impact du patriarcat dans la vie de tous les jours, on sent rapidement une haine monter. Avec ces collages, j'ai trouvé comment transformer ma rage en quelque chose d'utile."

Depuis le début du mois de janvier, neuf féminicides ont été recensés. Tous les ans, en France, 220.000 femmes sont victimes de violences conjugales. Pour trois d'entre elles sur quatre, ces violences physiques et/ou sexuelles sont répétées. En 2019, elles ont été 149 à mourir sous les coups de leur compagnon ou ex-compagnon.

Les personnes marquées d'une * n'ont souhaité être présentées que par leurs prénoms.

Céline Hussonnois-Alaya