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"II n'existe pas une 'théorie du genre'"

Le "théorie du genre" est de l'ordre du préjugé, selon Anne-Emmanuelle Berger (ancienne une du "Boston Sunday Herald").

Le "théorie du genre" est de l'ordre du préjugé, selon Anne-Emmanuelle Berger (ancienne une du "Boston Sunday Herald"). - -

Des rumeurs autour d'un supposé enseignement de la "théorie du genre" rencontrent un certain succès. Qu'en pensent les premiers intéressés? Réponse avec la directrice de l'Institut du genre, Anne-Emmanuelle Berger.

Des SMS qui appellent lundi les parents à participer à la "campagne pour l'interdiction de la théorie du genre dans les établissements scolaires". Jean-François Copé qui se dit "choqué par la théorie du genre" dans un communiqué mardi. Le ministre de l'Education nationale qui demande mercredi aux responsables d'établissements de "convoquer les parents" qui ont retiré leurs enfants.

Depuis plusieurs jours, la "théorie du genre" est de retour dans le débat public. Mais de quoi parle-t-on exactement ? Réponse avec la directrice de l'Institut du genre et professeure à l'Université Paris VIII Anne-Emmanuelle Berger.

> Est-ce qu'il existe une "théorie du genre"?

La réponse est non. Il n'y a pas une "théorie du genre". Il y a des tentatives de distinction entre sexe et genre qui remontent à soixante ans. A cette époque, des médecins travaillant sur l'hermaphrodisme ou les personnes transsexuelles se sont intéressés à la différence entre la caractérisation sexuelle biologique et le genre masculin ou féminin. Ce n'est pas une théorie subversive, c'est un constat: on ne peut pas faire rentrer tout le monde dans des cases simples. Cette distinction entre sexe et genre a ensuite été développée dans le champ des études de genre.

> Que sont les études de genre?

Les études de genre ne sont ni une doctrine ni une idéologie, c'est un champ de travail qui a pour objet les répartitions des différences de sexe, à travers l'histoire notamment. Tout le monde fait la distinction entre le sexe et le genre. Quand nous disons 'c'est un garçon sensible comme une fille' ou 'cette fille est sportive comme un garçon', on note la non coïncidence entre une caractéristique biologique et un caractère comportemental.

> Vous êtes à la tête de l'Institut du genre, de quoi s'agit-il?

C'est une création récente du Centre national de la recherche scientifique (2012 ndlr) qui a pour objet de soutenir la recherche dans le domaine des études de genre. Il regroupe aussi bien des géographes que des sociologues, littéraires, historiens… Le fait que le CNRS soit à l'initiative de l'institut montre le sérieux du champ des études de genre, contrairement à ce que pensent leurs détracteurs.

> Les "gender studies" sont-elles récentes en France ?

Ce terme de "gender studies" m'agace un peu, il donne l'impression qu'il s'agit d'une invention américaine. S'ils ont été les premiers à travailler sur la distinction entre sexe et genre, il y a eu un aller-retour continu dans la recherche scientifique entre l'Europe et les Etats-Unis. La pensée française y a beaucoup contribué. Il est vrai en revanche que la reconnaissance a été plus tardive en France. Le Centre d’études féminines et d’études de genre de l'Université Paris VIII existe depuis 1974, mais il a eu beaucoup de mal à se faire connaître.

> Que pensez-vous des rumeurs sur un supposé enseignement de la "théorie du genre" à l'école?

Les personnes qui répandent ces rumeurs n'ont jamais lu et ne liront jamais rien dans le domaine des études de genre. On est dans le préjugé. C'est de la tactique politique. Mais cela témoigne d'un climat délétère et inquiétant. Quand Farida Belghoul initie "l'année de la robe" (elle invite les femmes à ne porter que des robes et laisser le pantalon aux hommes ndlr), ça témoigne d'une ignorance extrême. Les hommes ont porté des robes et en portent dans certaines cultures. Il faut d'abord étudier l'histoire et les cultures et à partir de là on peut produire des analyses rigoureuses. Contrairement à ce qui est dit, les choses changent sans arrêt. L'attribution du rose pour les filles et du bleu pour les garçons date du XIXème siècle, par exemple. Mais il est vrai que la marche des femmes vers l'égalité est très longue et difficile.

Karine Lambin