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Enfants juifs quittant l'école publique pour le privé: un phénomène déjà ancré mais non quantifiable

(Photo d'illustration)

(Photo d'illustration) - LOIC VENANCE / AFP

Alors que des rassemblements ont eu lieu mardi soir dans de nombreuses villes de France afin d'exprimer le rejet français de l'antisémitisme, il apparaît que la situation des élèves juifs dans les établissements publics est des plus problématiques.

La France se mobilise actuellement contre l'antisémitisme après l'agression verbale dont a été victime l'auteur Alain Finkielkraut, et les nombreux actes anti-juifs perpétrés ces derniers jours, comme la défiguration par une croix gammée d'une image à l'effigie de Simone Veil. Ce mardi, à Paris, mais aussi à Marseille, Strasbourg, Lyon et ailleurs encore, les foules se sont rassemblées à la tombée de la nuit mardi pour dénoncer la haine des juifs. Dans ces circonstances, la situation des enfants juifs dans les écoles publiques s'invite dans l'actualité. Ce dossier paraît bien embrumé, notamment du fait de l'absence de statistiques ethniques et religieuses.

Un phénomène déjà ancien 

C'est d'abord le député élu dans les Alpes-Maritimes, issu des rangs des Républicains, Eric Ciotti, qui s'est emparé du sujet. "Dans les écoles publiques de Seine-Saint-Denis, il n'y a quasiment plus aujourd'hui d'enfants juifs", a-t-il estimé dimanche dernier sur les ondes de Radio France. Citant des "études" et des "mises en garde" par le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), il a assuré que le phénomène qu'il pointait était dû au fait que les élèves juifs étaient "chassés par le communautarisme islamiste". 

Pourtant, avant même de se pencher sur ses causes éventuelles, ce signalement d'un départ en masse des élèves juifs du public vers le privé et ses écoles confessionnelles, censément pour des raisons sécuritaires, fait débat en lui-même. Interrogé par France Info, Rodrigo Arenas, responsable pour la Seine-Saint-Denis de la Fédération des conseils de parents d'élèves (FCPE), a vivement contredit les propos du député. "C'est archi faux", a-t-il assuré. "Oui ça existe l'antisémitisme, mais la Seine-Saint-Denis, les enfants et les écoles, ce n'est pas le paillasson de la République", a-t-il poursuivi. 

Pourtant, bien que la tendance soit impossible à mesurer précisément, quelques données viennent instiller l'idée d'un transfert de plus en plus marqué des enfants juifs vers les établissements à tonalité religieuse. Ariel Goldman, président du Fond social juif unifié, a posé auprès du même média que les trois écoles privées juives du département francilien étaient aujourd'hui remplies, "ce qui n'était pas le cas il y a dix ans". La dynamique ne date pas d'hier. En 2015, auprès d'Europe 1, la directrice d'un de ces établissements confessionnels, à Aubervilliers, affirmait: "Les effectifs ont augmenté de 20% ces deux dernières années, malgré le fait que des enfants sont partis faire 'l'alyah'". Par "alyah", il faut comprendre la départ de la famille vers l'Etat d'Israël. 

Le ministère s'en saisit 

Dans un entretien publié lundi par Le Parisien, Jean-Michel Blanquer a confirmé que le phénomène était déjà ancien et ne l'a pas restreint à la seule Seine-Saint-Denis: "Le phénomène existe bel et bien, et pas depuis hier matin. Il a abouti à ce que beaucoup d’enfants juifs ont quitté l’école publique". Le ministre de l'Education nationale a pu évoquer ce dossier avec le président du CRIF, Francis Kalifat, qui s'est entretenu avec lui le 1er février dernier. Dans son communiqué consécutif à ce rendez-vous, l'instance communautaire avait relevé:

"Francis Kalifat a tout d'abord regretté la sortie progressive des enfants français juifs du système de l'Education Nationale. Jean-Michel Blanquer a indiqué que ce constat constituait un enjeu majeur pour son ministère. Il a ajouté qu'il était très important de donner à chaque enfant un 'vaccin républicain' par le biais de l'école de la République afin qu'ils apprennent à agir et à réagir en qualité de citoyens avertis".

Le rapport

Dans son entretien accordé au Parisien, Jean-Michel Blanquer a cependant remis en cause les sources qu'Eric Ciotti plaçait en appui de sa parole: "Il n’y en a pas ou en tout cas je ne vois pas à quoi il fait référence". Tout de même, un rapport officiel, émanant de l'inspection générale de l'Education nationale et adressé à son ministre de tutelle, revient bien souvent quand il est question de regarder en direction d'une fuite des élèves juifs vers le privé.

Mais le problème est double. Le document est en date de juin 2004, et porte avant tout sur le sujet brûlant de l'époque: Les signes et manifestations d'appartenance religieuse dans les établissements scolaires. On y trouve toutefois une phrase dressant un constat complexe:

"Quoiqu’il en soit, si le racisme le plus développé dans la société reste le racisme anti-maghrébin, ce n’est plus le cas dans les établissements scolaires, où il a été très nettement supplanté par le racisme anti-juif. Il est en effet, sous nos yeux, une stupéfiante et cruelle réalité: en France les enfants juifs - et ils sont les seuls dans ce cas - ne peuvent plus de nos jours être scolarisés dans n’importe quel établissement".

La peur à l'école 

Les facteurs de cette scolarisation contrainte de se faire des plus sélectives sont malaisés à fixer. Mais il apparaît que cette crainte, cette peur pour la sécurité de l'enfant, joue bien sûr un rôle prépondérant. "Les collègues ont constaté que depuis le début des années 2000, beaucoup de familles de confession juives ont inscrit leur enfant dans le privé. Certains font ce choix pour transmettre à leurs enfants des valeurs culturelles ou religieuses, mais d’autres qui auraient préféré le public ont pris cette décision clairement pour mettre leurs enfants à l’abri", a ainsi décrit Christine Guimonet, professeur de lycée à Pontoise, dans le Val-d’Oise, et porte-parole de l’association des professeurs d’histoire-géographie auprès du quotidien francilien. 

En mars 2012, l'attaque perpétrée par Mohamed Merah à l'école Ozar Hatorah de Toulouse, a cependant montré qu'inscrire son enfant dans une école confessionnelle ne garantit pas une totale sécurité. L'attentat avait fait quatre morts, dont trois enfants.

Robin Verner