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Division et multiplication dès le CP: le projet de Blanquer divise les experts

La rentrée des classes dans une école parisienne le 4 septembre 2017

La rentrée des classes dans une école parisienne le 4 septembre 2017 - Patrick Kovarik-AFP

Jean-Michel Blanquer, le ministre de l'Education nationale, souhaite que les élèves de CP et de CE1 maîtrisent les quatre opérations de base. Pour certains spécialistes, c'est une évidence. Mais pour d'autres, une aberration.

Addition, soustraction, division et multiplication dès la maternelle? Dans une interview à L'Express paru ce mercredi, Jean-Michel Blanquer souhaite que les quatre opérations de base soient maîtrisées par les écoliers "au CP et au CE1". Actuellement, la division n'est enseignée qu'à partir du CM1.

"Je m'insurge contre cette fausse bienveillance qui consiste à retarder sans arrêt les apprentissages", a affirmé le ministre de l'Éducation nationale.

Ce qui signifie que l'addition, la soustraction, la multiplication et la division seraient abordées dès l'école maternelle. Dans son livre, L'école de la vie, paru en 2014, Jean-Michel Blanquer souhaitait déjà que les quatre opérations de base soient enseignées dès le CP.

"L'une de mes grandes convictions est qu'il est primordial de développer une mémoire de travail très tôt. (...) La plasticité du cerveau est particulièrement forte dans les premières années de la vie (...) Certains savoirs, s'ils ne sont pas bien ancrés dès le départ, ne seront pas bien maîtrisés dans le futur. Le plus grand service que l'on peut rendre aux enfants est donc de les aider à acquérir ces automatismes cognitifs très jeunes."

"Les enfants devront-ils poser une division?"

Une proposition qui ne fait pas l'unanimité. Catherine Nave-Bekhti, secrétaire générale du Sgen-CFDT jointe par BFMTV.com, s'étonne de cette annonce et estime qu'elle nécessite une clarification.

"On apprend par voie de presse que les programmes vont changer. Or, Jean-Michel Blanquer avait dit qu'il ne toucherait pas aux programmes. Qu'est-ce que cela signifie? Les enfants devront-ils savoir poser une division en sortant du CE1? Avec ou sans retenue? Avec ou sans reste?"

Ce sont les mêmes questions que se pose Alice Ernoult, présidente de l'Association des professeurs de mathématiques de l'enseignement public. Elle craint une certaine précipitation. "Les enfants manipulent déjà les concepts sous-jacents aux quatre opérations dès la maternelle", indique-t-elle à BFMTV.com. "S'il s'agit de les maîtriser, cela nécessite du temps."

Pour certains au contraire, cet apprentissage précoce des opérations serait "un progrès", comme le juge le mathématicien Jean-Pierre Demailly, président de l'association Groupe de réflexion interdisciplinaire sur les programmes, joint par BFMTV.com. Selon lui, les enfants ont déjà l'idée du partage dès l'âge de 4 ou 5 ans, alors que la division arrive trop tard dans les programmes d'enseignement.

"Pour acquérir le sens des opérations, l'enfant doit pouvoir les comparer les unes aux autres. L'enseignement simultané des quatre opérations est bien plus riche dès le CP, voire dès la grande section de maternelle, s'il est fait de manière progressive et avec de petits nombres."

La menace de l'échec scolaire

Ce n'est pas le point de vue de Rémi Brissiaud, chercheur en psychologie cognitive à l'université Paris-VIII, spécialiste de l'enseignement des mathématiques. Il estime pour BFMTV.com que cette proposition est "incompréhensible" et surtout "irresponsable". "Pourquoi charger la barque à des enfants dont le programme est déjà lourd? Il y a déjà un tel niveau de stress au CP avec l'apprentissage de la lecture." Selon lui, la France est un des pays qui en demandent le plus aux élèves.

"Dans les pays scandinaves, avec lesquels j'ai travaillé, on demande aux enfants de maîtriser les vingt premiers nombres à la fin du CP, et les cent premiers à l'issue du CE1. En France, ce sont les cent premiers au CP, et jusqu'à 1000 au CE1. Si les programmes devaient évoluer, ce serait dans le sens d'un allègement."

Autre crainte: Catherine Nave-Bekhti, la représentante du Syndicat général de l'Éducation nationale, évoque également le risque que cet enseignement précoce accentue le phénomène d'échec scolaire.

"Cela va densifier encore les temps et l'apprentissage scolaires. Or, la densification n'est jamais favorable au plus grand nombre. Il serait préférable de respecter les apprentissages préconisés par les programmes afin d'éviter de mettre trop tôt des enfants en situation d'échec. Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas aborder ces notions, mais les préparer progressivement à ces concepts abstraits. Les apprentissages les mieux ancrés sont ceux qui sont distribués dans le temps."

Céline Hussonnois-Alaya