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Coronavirus: pourquoi les vacances d'été sont plus que jamais attendues par les Français

Une plage à Biarritz en France

Une plage à Biarritz en France - LUDOVIC MARIN / AFP

Au sortir de deux mois de confinement, alors que la situation sanitaire demeure fragile en raison de la pandémie de Covid-19, les vacances d'été continuent à susciter une attente forte au sein de la population.

L'annonce était attendue, elle est tombée jeudi en fin de matinée: "Les Français pourront partir en vacances en France au mois de juillet et au mois d'août", a assuré Edouard Philippe depuis Matignon. "Une assertion sous réserve toutefois "de possibles restrictions très localisées" qui dépendront des suites de la pandémie de Covid-19.

C'est un moment incontournable de l'année: qu'ils partent ou non en vacances, les Français sont majoritaires à prendre des congés au cours de la période estivale. Selon une étude réalisée en 2017 par la Dares (Direction de l'Animation de la recherche, des Études et des Statistiques), qui dépend du ministère du Travail, plus de la moitié des salariés déclaraient en 2015 davantage prendre leurs congés en été et à l'occasion des fêtes de fin d'année.

Dans le détail, ils sont d'ailleurs un peu plus nombreux à prendre leurs vacances en été: plus de la moitié des salariés était en vacances aux alentours du 15 août, plus encore que pendant les vacances de fin d'année.

"Les grandes vacances d'autrefois"

"Les vacances d'été pour les Français restent quand même dans le modèle psychologique des grandes vacances d'autrefois, c'est-à-dire que ce sont les vacances des retrouvailles familiales, amicales, c'est ce qui explique d'ailleurs qu'ils sortent assez peu de l'Hexagone pendant cette période", a estimé le sociologue et ethnologue spécialiste du tourisme Jean-Didier Urbain jeudi sur notre antenne.

"Un rythme social et collectif"

Pour Jean Viard, sociologue spécialiste des vacances et directeur de recherches CNRS au Cevipof, les "grandes vacances" sont un moment structurant de notre société.

"Chaque société est entrée d'une façon différente dans la modernité", explique-t-il à BFMTV.com. "Les Américains sont encore très structurés par les grandes fêtes religieuses par exemple. Les Japonais sont encore essentiellement dans des rythmes de nature; la grande fête au Japon c'est les cerisiers en fleurs, même si c'est par ailleurs une société extrêmement urbaine. Nous, en Europe, on a inventé petit à petit depuis deux siècles d'abord le voyage aristocratique et le voyage rentier puis les vacances populaires", avec les congés payés obtenus en 1936.

Pour le chercheur, les vacances d'été sont d'abord un marqueur fort "d'un rythme social et collectif. Du 1er au 15 août, il ne faut pas travailler. A Noël et au jour de l'An, il ne faut pas travailler", ébauche-t-il ainsi pour résumer l'imaginaire commun, bien que ce dernier ne soit pas la norme pour tous.

"Un droit qui justifie tout le reste"

En règle générale, "il y a beaucoup, beaucoup d'attente et d'espoir qui sont mis dans les vacances", juge quant à lui le psychiatre et psychanalyste Serge Hefez.

"C'est une grande conquête sociale les congés payés. C'est un droit, un acquis des travailleurs qui a toute une histoire. C'est un droit qui justifie tout le reste, de supporter des difficultés dans l'année, des rythmes de vie contraignants", poursuit-il. Et d'autant plus dans le contexte de crise sanitaire actuel lié à la pandémie de Covid-19.
"On est tous sous pression depuis deux mois avec cette épidémie. On nous a imposé par solidarité des règles de vie extrêmement contraignantes, des relations familiales beaucoup plus complexes, avec des enfants qu'il faut gérer 24 heures sur 24. C'est un épuisement chez les parents et surtout chez les mères qui se sont retrouvées avec une charge de travail épuisante. Il y a beaucoup de pression."

Pour le médecin, la perspective de pouvoir s'arrêter quelques semaines, "de changer d'air", devient encore plus essentielle. "C'est vital que les gens puissent se reposer après toutes les tensions vécues. Encore plus qu'en temps ordinaire", analyse-t-il.

Les vacances d'été constituent une sorte de rituel, affirme Serge Hefez, au même titre que la fête nationale du 14-Juillet ou bien les fêtes de Noël, dont il fait là une lecture laïque: "Ce sont des rituels sociaux qui donnent une chair à la nation." Les congés estivaux sont "un rituel d'après-guerre", corrobore Jean Viard, "le moment où l'on passe d'une année à l'autre. (...) Un rituel collectif de passage. On parle de rentrée fin août, on redémarre."

"Une population psychologiquement ébranlée"

Pour Jean-Didier Urbain, "on a affaire (à l'heure actuelle, NDLR) à une population psychologiquement ébranlée par une expérience de confinement qui a été simultanément privée et d'espace et de lien social. Donc le désir vacancier cet été à court terme sera forcément modifié, avec sans doute des désirs très forts. (...) Il y a quelque chose qui doit être réparé au sortir de ce confinement".

Néanmoins, ces vacances analysées comme étant avant tout un moment familial privilégié risquent d'être bouleversées cette année, malgré la possibilité de partir en France qui est désormais accordée. Pour Jean Viard, il y a un risque de rupture générationnelle:

"L'été, c'est le triomphe du lien grands-parents - petits-enfants. Le mois de juillet est essentiellement un mois de vacances grands-parents - petits-enfants. Les grands-parents prennent les petits-enfants quand les parents travaillent", explique le chercheur, qui s'interroge sur les comportements qui seront adoptés, cet été au moins, voire au-delà:

"Comme la pandémie va continuer, est-ce qu'on va confier les enfants aux grands-parents? C'est un enjeu absolument majeur."

Clarisse Martin