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Les Normands sont-ils des Vikings qui s’ignorent?

"L'objectif, c'est de connaître l'intensité de la colonisation scandinave aux IXe et Xe siècle dans le Cotentin, son ampleur, mais aussi si les colons sont restés entre eux ou bien se sont mariés avec les locaux", explique Richard Jones, de l'université de Leicester.

Des universitaires britanniques vont étudier l'ADN d'une centaine d'habitants du Cotentin, collecté lundi et mardi, pour en savoir plus sur la colonisation de la Normandie par les Vikings, un recours à la génétique qui inquiète le Mrap. "L'objectif, c'est de connaître l'intensité de la colonisation scandinave aux IXe et Xe siècle dans le Cotentin, son ampleur, mais aussi si les colons sont restés entre eux ou bien se sont mariés avec les locaux", explique Richard Jones, de l'université de Leicester, entre deux collectes de salive à Valognes (Manche).

L'université, qui a fait parler d'elle lorsqu'elle a identifié les restes de Richard III, mène une étude visant à comparer les diasporas scandinaves de quatre régions, trois Britanniques, une Française, la presqu'île du Nord Cotentin. Financées par la fondation Leverhulme Trust, ces données génétiques doivent compléter celles fournies notamment par l'archéologie. La pointe nord-ouest de la Normandie compte un nombre important de toponymes et de patronymes scandinaves.

"La Normandie, seule fondation politique des Vikings"

Mais le volet normand de l'étude - autour de 300.000 euros de budget - aurait pu aussi être décliné dans le Pays de Caux, précise Richard Jones, qui est responsable du volet normand de l'étude. "La Normandie est la seule fondation politique durable établie par les Vikings sur le continent" européen, rappelle-t-il. La Normandie est née en 911 lorsque le roi Charles le Simple, débordé par les Vikings, confie à un des leurs, Rollon, les pays autour de la Basse-Seine.

La Commission nationale de l'informatique et des libertés a donné deux jours à ce maître de conférence en histoire pour collecter l'ADN des volontaires. Pour participer, il fallait avoir un nom de famille présent depuis le XIe siècle en France ou d'origine scandinave (comme Anquetil) ou bien avoir quatre grands-parents ayant toujours vécu dans un rayon de 50 km autour de son lieu de vie actuel. Les volontaires recevront leur résultat à la fin de l'année. Et l'étude devrait être publiée en 2016.

Gare à la récupération... politique

Mais le Mrap (Mouvement contre le racisme) redoute qu'elle ne soit détournée. "On craint que cela développe l'idée qu'il y a de vrais Normands et de faux Normands. Quand on voit en Une de certains journaux des photos de guerriers vikings brandissant leurs armes avec en titre 'avez vous du sang viking?', on ne peut que s'inquiéter", pense Jacques Declosmenil, président du Mrap dans la Manche.

"Dans le contexte actuel de montée de la xénophobie, c'est extrêmement dangereux, certains racistes pourraient par exemple se dire 'j'aurai la preuve que j'ai pas de sang arabe'", ajoute l'ex-conseiller municipal MRC de Saint-Lô. "Personne ne pourra dire cela", répond Richard Jones. "Nous n'étudions que 2% de l'ADN pour en conclure éventuellement qu'il y a une probabilité qu'autour du Xe siècle une personne ait un ancêtre scandinave." Tout est donc possible pour les 98% restants.

"Des questions sensibles en France"

Concrètement, les volontaires recevront une feuille avec des codes et leur interprétation. Le I1 par exemple est "un sous-groupe de I, peuple de chasseurs-cueilleurs présent en Europe il y a plus de 10.000 ans. I1 est fréquent en Scandinavie et par conséquent un possible signe d'un ancêtre viking". La démarche des chercheurs n'a rien à voir avec celle d'entreprises privées qui commercialisent ce genre de tests sur internet (autour de 450 euros) et en tirent des conclusions "souvent sans fondement scientifiques", ajoute Richard Jones.

A l'université de Caen, on reste prudent. "J'avais prévenu mes collègues britanniques que c'étaient des questions extrêmement sensibles en France. Nous, on ne pratique pas ça", explique Pierre Bauduin, professeur d'histoire médiévale. "Il faut faire effectivement très attention à ce qu'il n'y ait pas de récupération." Lundi matin, les quelques volontaires venus à Valognes semblaient loin de ces questions. "Ça nous intéresse de savoir d'où on vient. C'est marrant de savoir, et puis, on donne un coup de main", explique Clovis Rolland, 47 ans, avant d'écouter avec attention les interviews de Richard Jones.

la rédaction avec AFP