BFMTV

Comment expliquer les incendies monstres en Australie?

Pour les climatosceptiques, les incendies qui dévastent actuellement l'Australie sont le fruit d'un mauvais entretien des espaces naturels. Mais au regard des relevés de températures, les scientifiques sont formels: le changement climatique accentue gravement les feux qui ont démarré dans le pays en septembre.

"Selon les pompiers, les incendies australiens n’ont rien à voir avec le réchauffement climatique... Mais sont dus aux nouvelles règles environnementales qui rendent l’entretien du bush impossible pour augmenter la biodiversité. Les verts nous intoxiquent!" Voilà la diatribe publiée samedi par Laurent Alexandre sur Twitter. Pour l'écrivain et essayiste politique connu pour les prises de positions polémiques, les terribles incendies qui ravagent depuis maintenant quatre mois l'Australie seraient dus à un manque d'entretien des espaces naturels, lui-même lié à la volonté des écologistes du pays de ne pas perturber la faune et la flore.

Mais la réalité est bien plus complexe. À noter, tout d'abord, que dans son tweet, Laurent Alexandre ne partage pas un communiqué officiel des pompiers australiens, mais un article écrit par l'éditorialiste climatosceptique Alan Jones, relayé sur le site d'un groupe de pompiers volontaires du pays.

Chaleur et sécheresse, facteurs aggravants

Si les feux de forêts et de bush sont monnaie courante au printemps et en été en Australie, leur actuelle intensité et leur durée - ils ont débuté en septembre dernier - sont pourtant sans précédent, selon les soldats du feu du pays et les scientifiques étudiant le changement climatique. S'il n'est pas rare de voir démarrer des incendies à cette période de l'année, les fortes températures liées au changement climatique les aggravent.

"C'est très difficile d'attribuer un événement particulier aux effets du changement climatique, a déclaré à la BBC Richard Thornton, chef du centre de recherche australien des feux de bush et des catastrophes naturelles. Mais la température moyenne en Australie est en ce moment supérieure d'un degré à la moyenne des dernières décennies."

Une température qui assèche l'air et les sols, les rendant bien plus susceptibles de brûler. "Le changement climatique est très certainement en cause. Cela modifie les chances de voir quelque chose brûler, puisqu'il fait plus chaud et plus sec qu'au cours d'un été ordinaire en Australie", assure quant à lui Peter Thorne, expert en changement climatique à l'Université irlandaise de Maynooth, au Time.

Des températures qui ne cessent d'augmenter

Des arguments scientifiques renforcés par le rapport publié en 2018 par le Bureau de Météorologie d'Australie. Il y a deux ans, ce dernier mettait en garde contre une augmentation dangereuse des températures dans le pays ces dernières années.

"L'atmosphère australienne s'est réchauffée de plus d'un degré depuis 1910, menant à une augmentation de la fréquence des événements de chaleur extrême. Les pluies d'avril à octobre ont diminué de 11% dans le sud-est de l'Australie (la partie la plus violemment touchée par les incendies aujourd'hui, NDLR). Il y a eu une augmentation significative de la saison des feux dans de nombreuses parties du pays", peut-on y lire.

Les relevés de températures effectués ces dernières décennies témoignent par ailleurs d'une augmentation significative du mercure et d'une diminution inquiétante des précipitations en Nouvelle-Galles du Sud, comme le montre le graphique du Bureau de Météorologie d'Australie ci-dessus. En 2019, cet état durement touché par les feux a ainsi reçu 36% de pluie de moins que la moyenne enregistrée les deux années précédentes.

Une chaleur record en 2019

À noter que l'année 2019 a été la plus chaude et la plus sèche jamais relevée dans le pays, "contribuant à l'intensification des feux", assure James Temps, spécialiste des questions environnementales pour le MIT Technology Review, le journal de la prestigieuse université américaine MIT. La Nasa a ainsi enregistré environ 65.000 feux en 2019 dans le seul Etat de la Nouvelle-Galles du Sud, contre 13.000 - en moyenne - sur les dix-huit dernières années, notent Les Décodeurs.

Autant de conditions prouvant aux scientifiques que les incendies qui font rage actuellement en Australie sont un phénomène majeur.

"C’est du jamais vu, c’est certain", a déclaré Mark Parrington, scientifique en chef au Centre européen de prévisions météorologiques à moyen terme (ECMWF), à Radio Canada. Selon mon expérience, il est possible de voir des feux intenses sur de larges zones pour une semaine ou même quelques semaines, mais les voir pendant quatre mois dans une seule zone en particulier… C’est assez surprenant."

Le pire à venir?

Des données qui étayent les théories des scientifiques, qui estiment qu'une accentuation du changement climatique dans les décennies à venir ne ferait que multiplier les feux en Australie. "Nous allons faire face à des feux extrêmes comme ceux-ci plus fréquemment à l'avenir en raison de l'augmentation des températures", assure Richard Thorton à la BBC. Le réchauffement climatique ne montre pour l'instant pas de signe de ralentissement - mais plutôt d'aggravation -, avertissent les chercheurs depuis plusieurs années. Ils sont nombreux à réclamer des actions concrètes du gouvernement australien et des leaders mondiaux depuis septembre et les premiers départs de feux dévastateurs.

"Ce qui se passe actuellement en Australie est un signe précurseur pour les autres pays, un avant-goût de ce à quoi ressemblera notre avenir si nous n’agissons pas très vite. Ce que nous réserve l’avenir est bien pire en l’absence d’actions concrètes pour le climat", a déclaré Michael Mann, climatologue à l’Université d'État de Pennsylvanie, dans des propos relayés par Radio Canada.

Le gouvernement australien vivement critiqué

Glenda Wardle, professeure à l'Université de Sydney, a ainsi déploré sur les ondes de la BBC que le gouvernement australien rejette la faute des incendies sur des politiques écologistes plutôt que de proposer des mesures concrètes pour lutter contre le réchauffement climatique.

"Il n'y a pas eu que des feux, mais aussi des inondations, des sécheresses... A chaque fois le gouvernement a eu l'occasion d'agir (...) mais a préféré blâmer une mauvaise gestion des forêts et du bush."

Scott Morrisson, le premier ministre climatosceptique australien, a en effet de nombreuses fois nié le rôle du réchauffement climatique depuis le début des feux. Avec 24 morts, plus de huit millions d'hectares partis en fumé et un demi-milliard d'animaux - dont de nombreuses espèces endémiques de l'île - décimés, l'Australie fait face à l'une des pires catastrophes écologiques de son histoire. 

Au fil des mois, le ressentiment s'est ainsi accru contre Scott Morrison, pointé du doigt pour privilégier le très lucratif secteur du charbon plutôt que la lutte contre le réchauffement climatique. Face aux critiques, le chef du gouvernement a finalement annoncé que deux millions de dollars seraient alloués à la nouvelle agence spécialisée dans l'aide aux victimes des feux de forêt ces deux prochaines années.

Pour la suite, les feux ne devraient pas s'apaiser de sitôt. "Nous en avons probablement donc pour encore quatre ou cinq semaines de cette météo", a déclaré Pat McNamara, président de l'agence spécialisée dans l'aide aux victimes des feux de forêt. Malgré une récente chute des températures et l'arrivée de la pluie de Melbourne à Sydney, le vent continue en effet d'attiser les flammes. Une nouvelle hausse des températures est par ailleurs à prévoir, laissant craindre un regain des incendies. En attendant, les secours s'organisent pour aider les sinistrés et sécuriser les zones dévastées.

Juliette Mitoyen