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TOUT COMPRENDRE - Que s'est-il passé avec l'étude du Lancet sur l'hydroxychloroquine? 

Photo d'illustration.

Photo d'illustration. - TONY KARUMBA / AFP

Depuis deux semaines, la communauté scientifique et l'actualité bruissent au rythme d'un feuilleton peu reluisant autour de la publication d'une étude publiée dans l'une des plus prestigieuses revues savantes. Le 22 mai, The Lancet relayait une étude assurant que l'hydroxychloroquine était inutile, voire néfaste, dans la lutte contre le coronavirus. Ce jeudi, ses auteurs se rétractaient.

Des spécialistes perdant la face au terme de multiples coups de théâtre, une revue scientifique faisant autorité dans le monde médical depuis deux siècles voyant sa réputation si ce n'est ruinée du moins écornée, le tout au milieu d'une crise pandémique planétaire. L'addition est indubitablement très lourde pour The Lancet, et les auteurs de l'étude portant sur la pertinence de l'emploi de l'hydroxychloroquine pour traiter les cas de coronavirus que la publication a endossée le 22 mai dernier. Depuis jeudi, ce n'est pas seulement la direction du journal médical qui a la dent dur contre ces travaux mais la majorité des parents de ce douteux document qui le désavouent. BFMTV.com fait le point sur un feuilleton de deux semaines dont les circuits de vérifications scientifiques et le petit monde de la recherche ne sortent pas exactement grandis. 

  • Qu'est-ce que The Lancet

The Lancet est une revue scientifique britannique hebdomadaire, sise à Londres, du côté de la City, se déclinant également en des parutions plus spécialisées comme The Lancet Diabetes & Endocrinology ou encore, parmi de nombreux exemples, The Lancet Neurology. Fondé en 1823, le titre garde quelque chose de cette ancienneté: en médecine, la lancette est un petit instrument servant à opérer les incisions permettant les saignées. 

Le prestige du Lancet est immense mais il n'est qu'un pion au sein d'un empire scientifique bien plus vaste. Le journal appartient en effet au groupe Reed Elsevier, premier éditeur scientifique mondial régnant sur 2500 revues. Et si l'intérêt public est l'horizon fixé à celles-ci, Reed Elsevier n'oublie pas ses objectifs économiques. Comme le remarquait déjà Le Monde en 2019, le groupe avait brassé 2,8 milliards d'euros de chiffres d'affaires l'année précédente, ménageant plus d'un milliard d'euros de bénéfices, pour une marge appréciable de 35%. 

  • Comment The Lancet publie-t-il ses études? 

Publier ses recherches dans The Lancet est une course à étapes, décrite ici par Ouest France. Les chercheurs envoient d'abord leurs travaux à l'éditeur de la revue, qui la vise en premier lieu. Si celui-ci estime qu'elle satisfait aux critères et exigences de l'hebdomadaire, il sollicite plusieurs scientifiques indépendants, spécialistes du domaine en question, afin qu'ils jugent sur pièce et apportent un regard extérieur. 

Ceux-ci lisent, étudient et le cas échéant, peuvent suggérer des corrections. C'est le principe du "reviewing". Puis, si l'étude est validée, elle est publiée dans l'un des numéros suivants. 

  • En quoi consistait l'étude en question? 

Le 22 mai dernier, The Lancet dégaine une étude internationale au gabarit impressionnant examinant l'efficacité ou non de l'hydroxychloroquine contre le coronavirus. Le matériau de base s'affirme pléthorique: 96.000 patients, relevant de 671 hôpitaux de tous les continents. Les données sont fournies par une société américaine, Surgisphere, dirigée par Sapan Desai, l'un des quatre auteurs de l'études. La conclusion est sans appel: d'après ces travaux, l'hydroxychloroquine est inefficace contre le coronavirus et, pire, elle peut même être nocive pour le patient, menaçant de provoquer des arythmies cardiaques. 

Les conséquences concrètes sont rapides: l'Organisation Mondiale de la Santé suspend les essais cliniques autour de la molécule, et la France la boute carrément hors de ses hôpitaux. 

  • Pourquoi est-elle controversée?

Aussitôt née, aussitôt débattue. Didier Raoult, infectiologue marseillais bien connu pour soutenir l'efficacité de l'hydroxychloroquine dans la lutte contre le coronavirus, dénonce une étude "foireuse", tandis que son équipe reproche à celle-ci de s'être noyée dans le Big Data, sans aller à la rencontre des malades. 

Simple querelle partisane? on pourrait le croire, jusqu'au 29 mai en tout cas, date à laquelle des scientifiques, dont certains passent au mieux pour des sceptiques en ce qui concerne l'hydroxychloroquine voire de francs contempteurs, accolent leurs noms au bas d'une lettre ouverte. Ils y disent leur "inquiétude" quant à "la méthodologie" de l'étude et à "l'intégrité des données" soumises. Dans la foulée, la revue reconnaît une erreur... mais des plus mineures. The Lancet stipule ainsi qu'un hôpital n'a pas été pris en compte dans la bonne zone géographique et révise donc à la marge ses résultats. Cette modification ne change en revanche en rien les conclusions initiales. 

  • Comment a-t-on abouti à la rétractation de l'étude? 

Mais la sérénité marmoréenne du Lancet se fissure, et l'angoisse monte vite. Mardi, ses éditeurs publient une mise en garde concernant l'étude à l'attention de ses lecteurs. Ladite mise en garde se borne à souligner que des "questions scientifiques importantes ont été soulevées" autour de ces désormais fameux travaux. Signe tangible du discrédit entachant à présent ceux-ci: l'OMS annonce la reprise des essais cliniques. 

Après quoi, c'est l'hallali. Jeudi, trois des auteurs se rétractent et demandent le retrait de l'étude au Lancet qui s'exécute. Les scientifiques reconnaissent ne plus pouvoir se porter garants de la véracité des données fournies. Ils ont lancé les jours précédents une analyse de la manière dont la société Surgisphere avait procédé pour cette livraison. Mais Surgisphere, chapeautée par le quatrième auteur, a refusé de transférer sa base de données, arguant d'accord de confidentialité avec ses hôpitaux-clients. 

  • Que disent aujourd'hui les acteurs de la controverse? 

Mandeep R. Mehra, directeur de l'étude et directeur du centre cardiaque et vasculaire de l'hôpital Brigham and Women's à Boston, a lui-même demandé le retrait de l'article. Dans une déclaration, citée ici par Le Parisien, le médecin lance: "Je n'ai pas fait assez pour m'assurer que la source de données était appropriée. Pour cela, et pour toutes les perturbations - directes et indirectes -, je suis vraiment désolé". Le médecin confirme qu'il n'a lui-même jamais eu accès aux données brutes. 

Richard Horton, rédacteur en chef du Lancet, a tempêté jeudi auprès du Guardian: "C'est un exemple choquant de manquement dans la recherche au beau milieu d'une urgence sanitaire mondiale". 

Le journal francilien a par ailleurs fait le point sur les soupçons portés sur la société Surgisphere à présent dans le collimateur de la communauté scientifique. Son effectif, famélique au regard des informations traitées, de onze salariés pose question, comme son opacité ou encore sa production d'une fausse validation d'un outil de détection rapide du coronavirus. 

  • S'agit-il d'une victoire pour les promoteurs de l'hydroxychloroquine? 

Si la rétractation de l'étude du Lancet a pu paraître irriguer le moulin des partisans de l'emploi de l'hydroxychloroquine, la molécule ne fait toujours pas consensus. Bien au contraire, ce vendredi, les responsables de l'essai britannique Recovery, conduit auprès de 11.000 patients dans 175 hôpitaux du Royaume-Uni, ont dévoilé leurs propres conclusions. Selon eux, l'hydroxychloroquine ne présente pas "d'effet bénéfique" pour les personnes souffrant du coronavirus. 

Robin Verner