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Mystère des bébés nés sans bras: les pesticides sont-ils responsables?

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- - LOIC VENANCE / AFP

Aucune explication n'a encore pu être trouvée aux cas de malformations de bébés apparus dans l’Ain, en Bretagne, et en Loire-Atlantique. Si certains évoquent le rôle des pesticides, la piste n’est pour le moment pas avérée formellement.

Le mystère reste entier, et pourtant, le nom d'un coupable potentiel est déjà sur toutes les lèvres. Depuis plusieurs semaines, face aux cas de bébés nés sans bras (agénésies transverses du membre supérieur ou ATMS) dans l’Ain, en Bretagne et en Loire-Atlantique, la piste des pesticides est régulièrement avancée. Pourtant, aucune preuve tangible n’est en mesure de confirmer l’hypothèse.

"Pour le moment, on a juste dit que le dénominateur commun de toutes ces femmes était qu’elles vivaient en zone rurale. Dès lors que le seul dénominateur commun qu’on avait, c’était le fait de vivre en zone agricole, par voie de conséquence, on va penser à un produit de l’agriculture", indique Emmanuelle Amar, la présidente du Remera, l’organisme qui a produit l’étude sur les cas de malformations dans l’Ain.

Pas de certitude sur l'origine des malformations

La semaine passée, Santé Publique France a rendu ses rapports sur les trois secteurs géographiques où ont été détectés des cas d’ATMS. Pour l’Ain, l'organisme considère que "l'existence d'un agrégat spatio-temporel de cette pathologie dans la zone considérée et sur la période considérée, n'est pas confirmée", une controverse l’opposant au mode de calcul du Remera.

En Loire-Atlantique, Santé Publique France a bien mis en évidence un nombre de cas anormalement élevé, mais sans faire de lien avec l’utilisation de pesticides. "Le village comprenant des habitations individuelles sous forme de lotissements, était entouré de parcelles agricoles servant à la culture ou à l’élevage. Aucune plainte concernant l’épandage de produits phytosanitaires à proximité des habitations n’a été relevée au cours des entretiens", indique le rapport.

Pour la Bretagne, les investigations ont également "mis en évidence une situation d’excès" de cas mais "si un lien avec les cultures céréalières ne peut pas être exclu, l’observation de cet agrégat ne permet pas d’étayer cette hypothèse". Dans cette zone, Santé Publique France révèle que trois cas sur quatre se situaient à moins de 200 mètres de cultures céréalières (blé, orge, maïs). Et que pour l’un des cas, "cette proximité a duré trois jours sur la période 24-56 jours de grossesse (du 24e au 27e jour puis déménagement). La période comprise entre le 24e et le 56e jour de grossesse ne correspondait pas à des périodes d’épandage de produits phytosanitaires sur les cultures céréalières concernées".

"On peut retrouver des pesticides dans le sol 50 ans après"

"C’est bien la preuve que les pesticides ont été envisagés par Santé Publique France", reprend Emmanuelle Amar. Si l’organisme a appelé à une vigilance renforcée sur d’éventuels nouveaux cas, la patronne du Remera s’étonne que la piste des pesticides ait été abandonnée si rapidement.

"Si j’ai une hypothèse liée aux pesticides, je ne vais pas me contenter uniquement de la date de conception et des épandages. D’autant qu’on sait que la propriété des pesticides, et c’est d’ailleurs pour ça qu’on les utilise, c’est qu’ils sont rémanents. On peut les retrouver dans le sol 50 ans après".

Interrogé dimanche sur RTL, François de Rugy, le ministre de la Transition écologique, a assuré que les investigations allaient continuer: "Nous allons poursuivre les recherches, on ne peut pas accepter sans réagir qu’il y ait des enfants qui naissent avec des malformations graves, ce n’est pas une fatalité". A l’instar d’Emmanuelle Amar, le monde politique commence également à se saisir de la question. Yannick Jadot, tête de liste EELV pour les élections européennes, réclame lui aussi une étude épidémiologique et la création d'un registre national des malformations.

"Moi je ne dis pas 'c’est réglé, ce sont les pesticides'. Je parle bien d’un faisceau de présomptions. Mais je trouve qu’encore une fois, comme à chaque fois qu’il y a les pesticides dans le coup, il y a quand même une énorme résistance, une omerta, une difficulté à faire sérieusement de l’épidémiologie".

"Une fabrique du doute organisée sur la question des pesticides"

Dans une étude de 2013 sur les effets des pesticides sur la santé, l’INSERM indiquait "qu’il existe maintenant de nombreuses études épidémiologiques suggérant un lien entre l’exposition prénatale aux pesticides et le développement de l’enfant, à court et moyen terme". Dans le cadre d’une exposition résidentielle durant la grossesse, le lien était fait avec "une augmentation du risque de malformations congénitales chez les enfants des femmes vivant au voisinage d’une zone agricole ou liée aux usages domestiques de pesticides", sans citer particulièrement de cas d’ATMS.

Malgré tout, dans le cadre de l’impact des pesticides sur la santé, Yannick Jadot dénonce ce qu’il appelle "la fabrique du doute". "Dès qu’une étude indépendante sort, vous avez 10 études financées par les lobbies qui disent le contraire. C’est une fabrique du doute organisée sur la question des pesticides. Vous avez d’énormes moyens extérieurs, avec tout un modèle agricole qui vit de ça. Le système est organisé pour ne pas voir". "A partir du moment où on a des excès de cas, rien ne nous dit qu’on trouvera leur cause, mais tout nous oblige à chercher, reprend Emmanuelle Amar. D’un point de vue scientifique, mais aussi d’un point de vue moral, parce qu’on n’a pas le droit de ne rien faire si on a un instrument de mesure qui sonne l’alerte".

Antoine Maes