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Fermetures de maternités: quand les femmes accouchent seules

Des panneaux dénonçant la fermeture de la maternité du Blanc, dans l'Indre, en octobre 2018

Des panneaux dénonçant la fermeture de la maternité du Blanc, dans l'Indre, en octobre 2018 - Guillaume Souvant-AFP

Depuis une quarantaine d'années, plus de 60% des maternités ont fermé. Pour les femmes enceintes sur le point d'accoucher, ces fermetures sont synonymes d'allongement des trajets. Avec le risque d'accoucher seule ou sur le bord de la route.

À partir de ce lundi matin, il n'est plus possible d'accoucher à Thann et Altkirch. Ces deux maternités du Haut-Rhin ferment leurs portes. Pour les femmes enceintes, il faudra donc se rendre à Mulhouse, soit à une trentaine de kilomètres de route. Bernay dans l'Eure mi-mars, Bar-le-Duc dans la Meuse fin juin, Privas en Ardèche au mois de juillet, les fermetures de maternités de proximité se succèdent.

Deux tiers des maternités en moins

En près de quarante ans, le nombre de maternités a été divisé par trois, une baisse supérieure rapportée à la diminution des naissances (758.000 en 2018 contre 800.560 en 1988, selon l'Insee). Il est ainsi passé de 1369 en 1975 à 498 en 2016 en France métropolitaine.

Les plus petites, souvent transformées en centres de périnatalité, ont ainsi disparu, souvent au profit de plus gros établissements de type 2 ou 3 (possédant un service de néonatologie ou de réanimation néonatale). Ces dernières représentent aujourd'hui près de 80% des naissances, comme le détaille un document de la direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (Drees) du ministère des Solidarités et de la santé.

Pour les agences régionales de santé, ces fermetures se justifient par l'obligation d'assurer une "qualité" et une "sécurité des soins". Elles dénoncent ainsi un "nombre insuffisant" de professionnels de santé créant des situations de "dangerosité" et des naissances en baisse. Pour qu'une maternité soit reconnue de niveau 1, soit le niveau de sécurité minimal, elle doit afficher 300 naissances annuelles.

Sécurité pour les uns, proximité pour les autres

Jean-Paul Ortiz, président de la Confédération des syndicats médicaux français, partage la même analyse. "Comment allier qualité de la prise en charge et sécurité des soins avec une activité faible?" s'interroge-t-il pour BFMTV.com. "Trois cents accouchements par an, ça fait moins d'un par jour. Ces professionnels sont habitués à gérer le quotidien, mais pas le problème qui va survenir." Il prône une "réorientation" des services de santé dans ces territoires ruraux pour adapter l'offre aux besoins, notamment d'une population plus âgée.

Un argument irrecevable, estime Michel Antony, cofondateur de la Coordination nationale des comités de défense des hôpitaux et maternités de proximité. "Aucun document ni aucune étude ne prouve que les petites maternités ne sont pas sûres", s'indigne-t-il pour BFMTV.com. Selon lui, la fermeture des maternités de proximité pour les regrouper dans de plus grands services se fait au détriment d'un maillage territorial.

"Cela accentue la désertification médicale. Lorsqu'une maternité ferme, d'autres services annexes ferment aussi, comme les centres d'IVG. Les politiques ont une vision purement comptable et administrative sauf que ceux qui en subissent les conséquences, ce sont les patients. On marche sur la tête."

Jeanne Stoltz-Nawrot, maire de la commune de Husseren-Wesserling, dans le Haut-Rhin, et présidente de l'association Rest (pour la renaissance des services hospitaliers thannois), est du même avis: "Je suis effarée de voir le rouleau-compresseur de l'État abandonner les petits territoires", s'alarme-t-elle pour BFMTV.com. "On laisse mourir les petites communes à petit feu."

Des risques pour la mère et l'enfant

Des fermetures en cascade qui ne sont pas sans effet. L'année dernière, une femme a accouché en catastrophe quinze minutes après son arrivée aux urgences du Blanc, dans l'Indre. La maternité de la même ville avait fermé quelques semaines plus tôt. La parturiente n'a pas eu le temps de rejoindre l'une des deux maternités les plus proches, chacune à une heure de route de son domicile. Cette fois-ci, l'histoire s'est bien terminée pour la mère et son enfant. Mais il arrive que les situations tournent à la catastrophe.

Une manifestation contre la fermeture de la maternité de Bernay, dans l'Eure, en mars 2019
Une manifestation contre la fermeture de la maternité de Bernay, dans l'Eure, en mars 2019 © Jean-François Monier-AFP

En février dernier, une femme enceinte de huit mois a perdu son bébé. Lorsque la patiente, qui dénonce les conditions de sa prise en charge, est arrivée aux urgences de l'hôpital de Die, dans la Drôme, le cœur de l'enfant ne battait plus. Pour le collectif de défense de l'hôpital de Die, qui dénonce la fermeture de la maternité fin 2017, un tel drame aurait pu être évité. Car cette femme réside à une centaine de kilomètres de la maternité la plus proche.

"Tout n'a pas été mis en œuvre pour donner le maximum de chances de survie à cet enfant d'une part du fait de l'éloignement de la maternité la plus proche et d'autre part du fait des défaillances du 'protocole'", assure le collectif sur son site internet.

Chaque année, 85 femmes meurent d'une cause liée à la grossesse, à l'accouchement ou à leurs suites, selon Santé publique France. Or, la moitié de ces décès sont considérés comme évitables. Comme l'indique Évelyne Combier, chercheuse associée à la direction de l'information médicale du CHU de Dijon, au-delà de quarante-cinq minutes de trajet, il peut y avoir des risques pour la mère et l'enfant à naître. "Ne pas pouvoir accoucher en maternité multiplie le risque de mortalité par 6,5", assure-t-elle à BFMTV.com. "Pour le bébé, il est multiplié par 3,5."

Une heure de route

Si la moitié des femmes mettent moins de 17 minutes pour aller accoucher, selon un rapport de la Drees, près de 200.000 femmes en âge de procréer résident à plus de 45 minutes de la maternité la plus proche, selon des calculs d'Évelyne Combier.

C'est le cas de Laure Courgeau, qui habite à une heure de route de la maternité de Châtellerault, dans la Vienne, où elle a donné naissance à un petit garçon début juillet. Un choix par défaut après que la maternité qui se trouvait à quinze minutes de son domicile a fermé. "Il a fallu tout anticiper, notamment pour faire garder notre premier enfant", témoigne-t-elle pour BFMTV.com. "Nous avons fait venir mon beau-père, qui réside aux Pays-Bas, quinze jours avant le terme. Mes parents, qui vivent en Vendée, sont aussi venus le relayer." Toute une logistique qui a ajouté du stress à sa grossesse et son accouchement, assure-t-elle.

"Nous avons dû partir plus tôt pour la maternité et je n'ai pas pu faire avancer tranquillement le travail chez moi. Je me demande dans quelle mesure cela a joué sur la naissance (son bébé est né par césarienne, NDLR). Et puis après, pour mon conjoint, faire les allers-retours à la maternité pendant une semaine, c'était deux heures de route quotidiennes. C'est lourd."

Vers des usines à bébé?

Aujourd'hui, il ne resterait qu'une petite dizaine de maternités assurant moins de 300 naissances par an, d'après des données de la cour des comptes en soustrayant les fermetures depuis 2012. Pour Christophe Schirch, secrétaire général de l'union locale CGT Mulhouse, elles représentent pourtant un service essentiel.

"L'accès aux soins doit être public, il ne peut pas être un luxe ou un privilège", s'indigne-t-il pour BFMTV.com. Il dénonce une logique de rentabilité à l'origine des fermetures de Thann et Altkirch. "Or, une maternité comme n'importe quel service de santé n'a pas à être rentable."
Une manifestation contre la fermeture de la maternité du Blanc, dans l'Indre, en septembre 2018
Une manifestation contre la fermeture de la maternité du Blanc, dans l'Indre, en septembre 2018 © Guillaume Souvant-AFP

Du côté du ministère des Solidarités et de la santé, on nie toute volonté de vouloir faire des économies. "Il n'y a pas de plan de fermetures de maternité, tout est géré région par région", assure-t-on à BFMTV.com. "Le motif est principalement lié au faible nombre de naissance, qui induit une pratique insuffisante des professionnels de santé. C'est un cercle vicieux: les maternités ne sont plus attractives et peinent à trouver des praticiens."

Un raisonnement qui ne tient pas, estime Michèle Leflon, présidente de la Coordination nationale des comités de défense des hôpitaux et maternités de proximité. "La suppression des petites maternités de niveau 1 est incompréhensible", juge-t-elle pour BFMTV. Cela va pousser les femmes dans des usines à bébé et cela va gonfler les rangs des maternités de niveau 2 et 3, où les femmes ayant connu une grossesse et un accouchement sans problème seront moins choyées."

C'est ce que pointait notamment en 2014 un rapport du Sénat qui dénonçait la saturation dans les maternités de type 2 et 3 en raison de la prise en charge de grossesses à bas risque, "au détriment du bon accomplissement de leur mission".

Clamper le cordon avec un lacet de chaussures

Quatre femmes enceintes, domiciliées au Blanc ou dans les environs, ont ainsi déposé plainte pour "mise en danger de la vie d'autrui" afin de dénoncer la fermeture de la maternité. Aurélie Helesbeux, qui a donné naissance à son premier enfant au mois de septembre, est l'une d'elle. Elle a dû rouler une heure pour arriver à la maternité. Si leur plainte a été classée sans suite, elle estime que cette fermeture "met toutes les femmes enceintes en danger", regrette-t-elle pour BFMTV.com. Avant son accouchement, elle s'était ainsi préparée à l'éventualité de devoir accoucher dans sa voiture et avait notamment appris comment clamper le cordon ombilical avec un lacet de chaussures.

"Une heure en milieu rural, ce sont souvent des routes de mauvaise qualité, pas éclairées et avec la possibilité qu'il y ait des animaux", ajoute Aurélie Helesbeux. "Il ne faut pas partir trop tôt, sinon on nous renvoie chez nous et il faut refaire le trajet. Ni trop tard, au risque d'accoucher sur le bord de la route. Et on nous laisse sans rien. Car le centre de périnatalité qui a remplacé la maternité n'en a que le nom: il y a un pédiatre une journée par semaine, un gynécologue deux jours, et aucun professionnel de permanence la nuit ou le week-end en cas d'urgence."

Le collectif de défense de la maternité du Blanc, dont elle fait partie, a ainsi distribué un kit de grossesse contenant notamment un gyrophare. "On se retrouve à se préparer à des situations auxquelles on ne devrait et à proposer des dispositifs faute de solutions mises en place par l'État", regrette-t-elle.

Des craintes que partage Claire Moreau, membre du collectif d'habitants C pas demain la veille qui milite pour la réouverture de la maternité du Blanc. "On n'investit plus les campagnes", déplore-t-elle pour BFMTV.com. "C'est une violence terrible qui nous est faite. On n'a plus de maternité et en plus on nous enlève le choix pour accoucher. Des catastrophes, il y en aura d'autres."

De la ficelle à rôti

Lorsque Justine Carbonnière a accouché seule dans son salon et qu'elle a vu que son fils avait le cordon autour du cou, elle a eu un instant de frayeur. "Mais il n'était heureusement pas serré", se rappelle-t-elle pour BFMTV.com. "Tout de suite il a comme miaulé, il avait une belle couleur." En mars dernier, cette habitante du Blanc est sur le point d'accoucher. Elle comprend bien vite qu'elle n'a pas le temps de rouler une heure en voiture pour se rendre à Poitiers, pas même les cinq minutes qui la séparent des urgences.

"Mon conjoint était au téléphone avec les pompiers lorsque j'ai senti qu'il fallait que je pousse. Il n'avait pas raccroché que j'avais déjà récupéré mon bébé dans les bras."

Par téléphone, les pompiers le guide. Il prend la première chose qu'il trouve pour clamper le cordon: de la ficelle à rôti dans la cuisine. "Je baignais dans une marre de sang quand ils sont arrivés et on a vu à leur regard qu'ils étaient soulagés que le bébé soit sorti, que tout aille bien et qu'ils n'avaient plus qu'à couper le cordon", ajoute Justine. S'en suivent plusieurs heures de flottement à attendre l'arrivée de deux équipes du Samu pour qu'elle soit finalement transférée à l'hôpital de Poitiers par les pompiers.

Le centre périnatal de Die, dans la Drôme, en mars 2019
Le centre périnatal de Die, dans la Drôme, en mars 2019 © Jean-Pierre Clatot-AFP

Pour le collectif de défense de l'accouchement à domicile, la fermeture des petites maternités ajouté au fait qu'il n'y ait pas suffisamment de sages-femmes en mesure d'accoucher à domicile s'accompagnent d'une augmentation des accouchements non assistés.

"Les femmes accouchent seules, éventuellement avec une copine mais sans professionnelle, c'est dramatique si quelque chose se passe mal", s'alarme le collectif pour BFMTV.com.

Le nombre d'accouchements hors service hospitalier a en effet augmenté. Évelyne Combier a ainsi recensé en 2012 quelque 2,8 accouchements hors maternité pour 1000 naissances. Les deux années suivantes, ce chiffre est passé à 3,1. "C'est une légère hausse mais cela reste une hausse", pointe cette ancienne pédiatre. Sur la période 2012-2014, 6622 femmes ont ainsi accouché sur le bord de la route, dans leur voiture, ou chez elle sans l'avoir souhaité ni préparé.

Deux fois moins de lit

C'est ce qu'il s'est passé pour Marceline, née au mois de juin dernier. Sa mère, Aurélie Bourry, a accouché seule, chez elle, avec son mari. Depuis la fermeture de celle du Blanc, dans l'Indre, la maternité la plus proche du domicile de ses parents se trouve dorénavant à plus d'une heure et quart de route. "Des les premières contractions significatives, se souvient pour BFMTV.com la mère de famille de quatre enfants, j'ai tout de suite senti et compris que ça irait très vite. Et je ne me voyais pas accoucher sur le bord de la route." Une heure et quart plus tard, son bébé voyait le jour. Sa chance: elle est elle-même sage-femme.

"Pour une femme qui n'est du métier, il y a de quoi paniquer. Moi, j'ai les réflexes mais tout le monde ne les a pas, notamment les services de secours. Les pompiers, le Samu sont démunis et ne sont pas suffisamment formés pour prendre en charge une femme qui accouche. Sage-femme, c'est cinq ans d'études et des années d'expérience, ça ne s'improvise pas."

Évelyne Combier, spécialiste en santé publique, pointe un autre phénomène qu'elle juge tout aussi problématique que la fermeture des maternités: la baisse du nombre de lits. En une trentaine d'années, dans les services d'obstétrique, il a été divisé par deux. En Bourgogne, parmi les femmes qui ont accouché à domicile et pour lesquelles le Samu a été appelé, près d'un quart d'entre elles s'étaient rendu une première fois dans leur maternité lors des 24 heures précédant l'accouchement avant d'être renvoyées chez elles, indique la chercheuse.

"Les accouchements sont des événements inopinés, on ne peut pas les programmer", poursuit la chercheuse. "Il faut tolérer d'avoir parfois des lits vides. Hospitaliser une mère après un accouchement hors maternité ou un enfant en néonatalogie qui aurait souffert de cette naissance et en aurait des séquelles, au final, cela revient aussi cher. Ce sont de mauvais calculs. C'est un sujet avec lequel on ne peut pas faire des économies de bouts de chandelles."
Céline Hussonnois-Alaya