BFMTV

Fallait-il confiner le pays? Des scientifiques français s'interrogent

La France s'est confinée à partir du 16 mars.

La France s'est confinée à partir du 16 mars. - AFP

Après le monde économique, certaines voix se font entendre parmi les scientifiques pour critiquer le choix du confinement en France. De nombreuses études prouvent au contraire que cette mesure a évité des milliers de morts.

690.000 morts auraient été évités en France grâce au confinement. Face à ce constat et alors que l'épidémie est désormais "contrôlée", comme l'a indiqué le président du Conseil scientifique Jean-François Delfraissy, des voix s'élèvent pour critiquer les choix du gouvernement. Des critiques dans le monde économique, dont une partie de l'activité a été mise à l'arrêt, dans le monde politique, où certains élus redoutent un retour de bâton, mais désormais aussi dans le monde scientifique.

"Depuis le début, le Conseil scientifique se place dans l’unique perspective du pire scénario, obnubilé par des modèles qui prévoyaient 500.000 morts en France et qui ont failli. La réalité, c’est que la vague est passée presque partout, que la décrue est générale, que certains pays n’ont plus aucun mort, estime le professeur Jean-François Toussaint, directeur de l’Institut de recherche biomédicale et d’épidémiologie du sport dans les colonnes du Monde.

Des indicateurs mis en cause

Dans son dernier avis remis le 2 juin, le Conseil scientifique estime que le confinement a permis de réduire le taux de transmission du Covid-19 d'environ 70 à 80%. Le Conseil s'est notamment appuyé, pour son travail, sur le taux de reproduction du virus, le fameux taux R0 qui détermine le nombre de personnes contaminées par un seul malade. Un indicateur aujourd'hui établi à 0,76, cité dans les bulletin hebdomadaire de Santé publique France, et qui est mis en cause par Laurent Toubiana, épidémiologiste et directeur de l'Irsan, l'Institut de recherche pour la valorisation des données de santé.

"En déduire des taux de reproductions de base (nombre de cas secondaires à partir d’un cas primaire) pour un modèle de prédiction épidémique est délicat car les erreurs commises sont cumulatives et engendrent très rapidement des valeurs aberrantes", écrivait-il dans une analyse publiée le 11 mars dernier.

Selon lui, l'épidémie de Covid-19 a touché moins de deux millions de personnes en France. "Ce qui est faible", jugeait-il sur BFMTV. "C'est toujours facile de dire a posteriori ce qu'il aurait fallu faire", estime auprès de BFMTV.com François Bricaire, infectiologue et membre de l'Académie nationale de médecine. Le médecin fait pourtant partie de ceux qui avaient émis dès le mois de mars des réserves quant à la nécessité de confiner complètement le pays. "Oui, on aurait pu faire autrement, mais en sachant qu'on prenait un risque sanitaire au niveau hospitalier", poursuit-il.

"On pouvait aussi compter sur l'évolution épidémique, en misant sur les gestes barrière, mais compte tenu de la situation dans le secteur de la réanimation, l'insuffisance potentielle de places, cela pouvait justifier le confinement", développe François Bricaire.

Une critique "facile" a posteriori

Pour faire face à l'épidémie, des transferts de patients ont tout de même dû être organisés vers des régions moins touchées par la virus ou même à l'étranger. Des morgues temporaires ont dû être aménagées. "Au point où nous en étions arrivés à la mi-mars, avec ce super-cluster de Mulhouse, qui a essaimé l'épidémie dans tout l'Est et l'Ile-de-France, ce qui a marqué son évolution, il n'y avait pas d'autre choix que d'employer des mesures très fortes", rétorque Pascal Crepey, chercheur en épidémiologie et biostatistiques à l’École des hautes études en santé publique à Rennes, joint par BFMTV.com.

"On ne connaissait pas la maladie, plaide encore Pascal Crepey. Au tout début de l'épidémie, il était normal de faire des hypothèses en fonction d'autres agents pathogènes que l'on connaissait. L'attention a été portée sur les risques d'exportation du virus depuis la Chine. L'épidémie de SRAS en 2003 avait pu être contrôlée avec des mesures barrière aux aéroports. Nous avons fait la même chose. Mais début mars, le fait de découvrir qu'il y avait une phase asymptomatique, puis présymptomatique infectieuse a rendu impossible le fait d'empêcher l'importation du virus et il a fallu passer à autre chose."

Après un mois de confinement, 60.000 morts ont été évités, affirmait une étude des épidémiologistes de l’Ecole des hautes études en santé publique (EHESP). Selon cette étude publiée le 22 avril, près de 670.000 patients auraient eu besoin d’être hospitalisés, dont au moins 140.000 pour une forme grave, nécessitant ainsi plus de 100.000 lits de réanimation. Une étude de l'Imperial College de Londres, publiée dans la revue Nature, estime même que la France a évité 690.000 morts en confinant, et que plus de 3 millions de vies dans onze pays d’Europe ont été épargnées au total. Un confinement qui apparaît alors, à la lecture de ces chiffres, comme une nécessité. 

Une épidémie désormais "contrôlée"

L'exemple de nos voisins européens qui n'ont pas opté pour cette mesure radicale est également un argument pour les défenseurs du confinement. Un temps érigée en modèle, la stratégie de la Suède basée sur l'auto-responsabilisation est aujourd'hui décriée. Le pays se classe au cinquième rang mondial des pays à la plus forte mortalité. Il compte également quatre fois plus de décès que ses voisins nordiques. Le Royaume-Uni, qui a un temps misé sur l'immunité collective, a été vite rattrapé par l'épidémie. Le pays frôle les 41.000 morts, ce qui en fait le deuxième pays le plus touché par l'épidémie en terme de décès.

La France a engagé son déconfinement depuis le 11 mai. Plus de sorties autorisées, une reprise progressive de l'école, de l'activité économique des transports... et une épidémie qui est désormais sous contrôle. "Le virus continue à circuler, en particulier dans certaines régions (...), mais il circule à une petite vitesse. Là où on avait à peu près plusieurs dizaines de milliers de cas, autour de 80.000 nouveaux cas par jour début mars avant le confinement, on estime qu’on est maintenant autour de 1.000 cas à peu près", indiquait la semaine dernière Jean-François Delfraissy, le président du Conseil scientifique.

"Si les gens continuent à se protéger, cela empêchera le retour de l'épidémie", estime dans Le Parisien Daniel Levy-Bruhl, épidémiologiste, qui dirige l’unité infections respiratoires de Santé publique France.

Quid du déconfinement

"Il est toujours difficile de quantifier l'impact des différentes mesures, reconnaît Pascal Crepey. Mais la mesure qui apparaît la plus efficace, c'est d'éviter un nouveau cluster en interdisant les rassemblements massifs qui sont autant d'opportunités pour l'épidémie de créer des chaînes de transmission. Cela fait chuter la reproduction théorique du virus de plusieurs points." A cette mesure s'ajoutent le port du masque notamment obligatoire dans les transports en commun, mais aussi les capacités développées pour rechercher les cas et ainsi casser les chaînes de transmission.

Reste que se pose aujourd'hui la question de l'impact du confinement sur les autres secteurs de la société. "Les conséquences en matière de santé sont considérables, estime François Bricaire. De nombreuses personnes ne se sont pas fait soigner, il y a des retards dans le dépistage de certaines maladies, des chirurgies ont dû être annulées, créant une perte de chance pour certains malades, il y a des conséquences sur la santé mentale avec des dépressions, des suicides." L'infectiologue appelle à un déconfinement plus rapide pour rassurer la population. Quitte à prendre le risque de voir le virus revenir à l'automne?

"Personne ne peut dire quoique se soit. Que l'on croie à une deuxième vague ou que l'on n'y croie pas, personne ne peut le démontrer aujourd'hui. Mais ça ne doit pas être une excuse pour attendre septembre pour déconfiner totalement, il faut avoir un certain courage, un certain degré d'acceptation du risque", conclut le membre de l'Académie de médecine.
Justine Chevalier