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Fallait-il confiner? Ces politiques qui redoutent une polémique

Le Premier ministre Édouard Philippe prononçant son allocution du 28 avril 2020 à l'Assemblée nationale

Le Premier ministre Édouard Philippe prononçant son allocution du 28 avril 2020 à l'Assemblée nationale - JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP

Alors que les conséquences économiques du confinement apparaissent de plus en plus clairement, certains cadres de la majorité présidentielle s'attendent à une âpre bataille autour du bien-fondé de cette parenthèse unique dans l'histoire.

"Les Français ont tendance à oublier vite." Au point de considérer a posteriori que le confinement a été une erreur? Le déverrouillage du pays progresse à un rythme qui, pour l'heure, semble satisfaire une majorité de la population. Certains de nos dirigeants commencent pourtant à craindre un retour de bâton, à mesure que la crise économique découlant de la mise à l'arrêt du pays se fera de plus en plus ressentir. 

"Je sens que c'est un sujet qui va monter", affirme un pilier du MoDem, partenaire privilégié de La République en marche, auprès de BFMTV.com. "On va le voir avec les commissions d'enquête à l'Assemblée et au Sénat, l'idée étant de dire qu'on aurait pu faire les choses autrement. Les plus malins politiciens feront le procès de la connerie collective, mais tout le monde aura à perdre à ce jeu-là."

"Le Français a un peu tiré sur la pelote"

Au sein de l'exécutif, certaines langues semblent déjà se délier. Dans les colonnes du Monde, des membres du gouvernement estiment que le choix du confinement a peut-être été trop extrême au vu du coût qu'il risque d'engendrer à l'automne. "Rester dans son canapé pour sauver des vies, en soi, ça me dégoûte", va jusqu'à y déclarer un ministre sous couvert d'anonymat. Un autre estime que les "valeurs" de liberté et de travail auront été durablement abîmées par cette parenthèse de temps suspendu, imposée de manière trop verticale.

"C'est du bullshit. Ou alors ce sont des types qui ont peur de se faire virer au prochain remaniement", raille un député LaREM. "Le Français a un peu tiré sur la pelote. Monsieur Tout-le-monde, s'il peut gratter, il gratte", concède-t-il dans la foulée, rappelant les "largesses" exceptionnelles "dégagées par l’État" pour préserver le tissu social durant le printemps meurtrier. "Expliquer à tout le monde que c'était une connerie, ça me paraît compliqué", conclut le parlementaire. 

Lorsque les commissions d'enquête seront constituées et commenceront leurs auditions, il s'agira pour la macronie de bétonner malgré tout sa défense. Et ce, d'autant plus qu'à l'Assemblée nationale, le groupe Les Républicains a choisi d'envoyer Eric Ciotti au charbon, soumettant son nom ce mardi pour le médiatique poste de rapporteur général. Rompu à la joute parlementaire et au prétoire des commissions d'enquête, le député des Alpes-Maritimes ne manquera pas de pilonner l'exécutif sur les failles de son dispositif sanitaire.

"On a dû confiner durement parce qu’on s’y est pris tardivement", insiste un cadre LR auprès de BFMTV.com. "Si les alertes avaient été prises au sérieux, si on avait été munis de masques, de tests et de gel hydro-alcoolique en quantités suffisantes, peut-être qu'on aurait pu poursuivre une activité économique", estime-t-il. 

Le même élu admet par ailleurs que, politiquement, ces auditions seront autant d'occasions de taper sur le gouvernement. "On essaiera d'être responsables", assure-t-il néanmoins.

Quoi qu'il en soit, tout cela laisse présager une séquence politique turbulente pour la majorité. "Il y aura un 'y'a qu'à faut qu'on-isme' généralisé, c'est évident", peste l'un de ses représentants. 

"Ce serait bon qu'il y ait une réflexion profonde pour trouver des solutions plutôt que des coupables. Ceux qui cherchent des coupables, que ça soit Ciotti ou (Bruno) Retailleau au Sénat, on leur mettra des bourre-pifs, parce qu'en plus ils nous prennent pour des ânes. Le rapport de force sera très brutal, mais je ne suis pas sûr qu'ils y gagnent", poursuit cette source. 

"L’alternative risquait d’être bien pire"

L'éveil de septembre après les vacances estivales, chacun le pressent, sera difficile. "11% de PIB en moins, ce qu'a annoncé (Bruno) Le Maire, ce n'est pas bon", constate Roland Lescure, député LaREM et président de la commission des Affaires économiques à l'Assemblée nationale.

Selon un sondage Ifop relayé par Le Parisien dimanche, les Français redoutent désormais bien plus l’impact économique du Covid-19 que l’épidémie elle-même. Le primat de la santé sur l'économie, quant à lui, paraît de moins en moins évident à leurs yeux. "Ils ont redécouvert ou simplement découvert l'économie! Et c'est tant mieux: leur culture dans ce domaine n'est quand même pas très forte", ironise un parlementaire MoDem, conscient qu'il faudra faire œuvre de beaucoup de pédagogie à la rentrée.

"Je n’ose pas imaginer ce qu’aurait été la situation des hôpitaux si on n’avait pas confiné. L’alternative risquait d’être bien pire. Après oui, le choc économique est énorme", reconnaît pour sa part Roland Lescure. 

D'après le député des Français d'Amérique du Nord, il faudra "tirer les leçons" de cette période singulière dans l'histoire du pays. "Le confinement a eu deux vertus: ralentir très fortement la diffusion du virus - ce qui était essentiel car les hôpitaux étaient bondés - et faire prendre conscience de la chose à la population, notamment via les gestes barrières", juge-t-il.

Le "traumatisme" de la canicule de 2003

Pour un parlementaire centriste, il n'aurait pu en être autrement, ne serait-ce que parce que l'essentiel de nos voisins - exceptés les pays scandinaves - ont opté pour le confinement. Tantôt avant la France, tantôt après.

"Et puis il y avait le traumatisme de la canicule de 2003. L'image de (Jean-François) Mattei (ministre de la Santé de l'époque, NDLR) en polo dans son jardin disant que tout allait bien puis poum, 15.000 morts, ce n'était pas envisageable. On aurait eu le double de morts de personnes âgées, et 50.000 décès chez les vieux, aucun gouvernement n'y résiste", développe l'élu.

Reste une contrainte à absolument éviter, tous en conviennent: un éventuel "reconfinement" si une seconde vague épidémiologique venait à saturer à nouveau les hôpitaux. "Le confinement a été un événement traumatique. On ne pourra pas le refaire et re-perdre 20 points de PIB", prévient un sénateur LaREM. 

"Je ne me pose aucune interrogation sur la nécessité du confinement. On l’a fait une fois parce qu’il n'y avait pas d’autres choix. Mais économiquement et socialement, l'impact sera terrible", constate-t-il. 
Jules Pecnard