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Réductions d'effectifs: les cabinets ministériels frisent le burn-out

Le gouvernement Philippe II.

Le gouvernement Philippe II. - Thomas SAMSON / AFP

Le plafonnement des effectifs gouvernementaux entraîne une surcharge de travail et affaiblit le pouvoir politique des ministres.

"Tous les jours, c’est 7h-23h45. Pour les ministres, c’est pareil. C’est l’enfer. On verra combien de temps ça durera", confie au Monde un conseiller ministériel.

C'est que la réduction drastique du nombre de conseillers par cabinet met à rude épreuve les rouages du gouvernement. L'équipe d'un ministre est désormais limitée, depuis un décret de mai, à dix membres maximum, contre une vingtaine en 2007.

"On frôle l’embolie. Les ministres sont acculés, ils peuvent à peine traiter les urgences médiatiques", s'alarme dans Le Monde un conseiller de Bercy.

Des "trous dans la raquette"

Premier effet de cet élagage à la hache: les conseillers portent plusieurs casquettes au sein du même cabinet. Au ministère de l'Intérieur, place Beauvau, la même personne gère ainsi le budget et l’administration territoriale, selon le journal du soir.

La volonté de travailler en équipes resserrées provoque également une surcharge de travail pour les ministres, dont certains ont hérité de portefeuilles très larges. La ministre de la santé Agnès Buzyn "cumule" ainsi les personnes âgées, l’enfance, la famille, l’exclusion, les handicapés ou encore la réforme des retraites. Ce qui fait dire à Roselyne Bachelot, qui l'a précédée avenue Duquesne:

"C’est mission impossible."

Le premier remaniement du gouvernement Philippe, survenu moins d'un mois après la nomination initiale, répondait d'ailleurs à une urgence: "boucher les trous de la raquette". Sept nouveaux membres sont ainsi arrivés en renfort du gouvernement, dont plusieurs - Jacqueline Gourault auprès de Gérard Collomb place Beauvau, Jean-Baptiste Lemoyne, au Quai d'Orsay, ou encore Benjamin Griveaux à Bercy - pour éviter que leurs collègues ne ploient sous la charge.

Astuces d'organigramme

Malgré les consignes fermes de Matignon, et la surveillance rapprochée du secrétaire général du gouvernement, certains ministres rusent pour s'affranchir des consignes, comme lors du quinquennat précédent. Le Canard enchaîné révélait ainsi comment Gérard Collomb, ministre de l'Intérieur, avait créé une "mission opérationnelle de sécurité et de défense" de neuf membres, rattachés au cabinet sans pour autant en être membres officiels.

Inspiré par les méthodes de Beauvau, le ministre de l'Économie Bruno Le Maire a, pour sa part, utilisé la Direction générale du Trésor pour placer deux conseillers, selon l'hebdomadaire satirique. Rattachés à l'administration, les deux aides de camp de "BLM" sont chargés de rédiger synthèses et discours, soit le travail exact d'un membre du "staff" gouvernemental.

Le travail en petits groupes n'est pas du goût de tous, et certains, comme au ministère de l'Économie, doutent ainsi de son efficacité:

"Certains cabinets n’ont pas de conseiller budgétaire, d’autres pas de conseiller juridique. Il y a beaucoup moins de personnes en capacité de décider, donc on attend davantage les retours d’arbitrages et au final les décisions sont plus longues à prendre", regrette un fonctionnaire de Bercy.

Conversion culturelle

Pour autant, le duo exécutif ne démord pas de cette réduction d'effectifs. "La philosophie des cabinets réduits est de travailler au plus près des administrations", rappelle l'entourage du chef de l'Etat. "Quand il y avait plus de ministres et plus de cabinets, ça fonctionnait moins bien."

Le secrétaire général de l'Élysée Alexis Kohler assume ce parti pris centralisateur: "Il y a souvent beaucoup de gens intelligents dans l’appareil d’Etat mais quand vous les empilez les uns sur les autres, ce n’est pas la manière la plus rapide et efficace d’avancer." Le "dir' cab'" d'un gros ministère complète, optimiste:

"Cela nous amène aussi à solliciter davantage les administrations centrales – parfois dans l’urgence ou à une heure avancée dans la soirée. Elles sont plus impliquées, assistent à des réunions interministérielles. C’est un changement de culture, pas toujours simple à opérer, mais chacun se dit qu’on ne peut pas se louper, ça crée une dynamique."

"Le fait de constituer une équipe limitée à dix membres est gérable, à condition de travailler autrement avec les services, de se faire confiance et de ne pas vouloir être dans le contrôle en permanence", confirme-t-on au ministère de la Santé.

Balance politique

En conséquence, le poids politique de l'administration au sein des ministères a nettement augmenté, sous la forme d'une emprise technocratique plus forte. Une "vision stratégique" est demandée aux hauts fonctionnaires. Le rôle de filtre politique des conseillers, chargés de synthétiser et de vulgariser les notes techniques qui remontent des administrations, est amoindri par ce nouvel équilibre:

"Cela pose tout de même la question sur ce qui relève du cabinet ou pas. L’administration n’est pas responsable, alors que s’il y a une crise ou un problème, le cabinet saute", fait observer dans Le Monde un conseiller de Bercy. 

"Les administrations n’ont souvent qu’une idée: torpiller la réforme. La réforme doit être portée politiquement. Là, on introduit le renard dans le poulailler!", s'alarme ainsi un ancien ministre.

"Bride courte"

C'est sans compter sur le "spoil system" voulu par Emmanuel Macron pour s'assurer de la docilité de la haute fonction publique. Rompant avec le principe de continuité de l'Etat, qui découle du devoir de loyauté de la fonction publique, le président de la République veut instaurer un renouvellement de la direction des administrations en fonction des tendances politiques des fonctionnaires, et non de leurs carrières. Un système inspiré de la pratique américaine, naguère qualifié de "chasse aux sorcières", qui installe un réseau d'obligés aux positions stratégiques du pouvoir. Les ministres ont ainsi jusqu'à la fin de l'année pour choisir les têtes à faire tomber.

Lesdits ministres étant pour la plupart techniciens et/ou marcheurs avant tout, (les "poids lourds" politiques du gouvernement sont rares), "l'exercice solitaire du pouvoir" par le chef de l'Etat est encore renforcé.

"Avant, le système était déjà à l’os, note un ancien conseiller de Matignon. Cette réduction des effectifs n’a pas de sens. Pour Macron, c’est un moyen de dire: 'Vous voyez? Je fais mieux avec moins!' C’est aussi le moyen de dépolitiser les dossiers et de tenir les ministres en bride courte. Il peut décider de tout, tout contrôler."

Une pression permanente, alimentée par les innombrables textos d'Emmanuel Macron à ses ministres, qui pose un problème d'usure: trois semaines après la nomination du gouvernement, une conseillère de Bruno Le Maire a quitté le ministère, victime d'un burn-out.

Louis Nadau