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"L'État profond": que signifie cette expression utilisée par Macron en marge du G7?

Emmanuel Macron le 25 août dernier à Biarritz.

Emmanuel Macron le 25 août dernier à Biarritz. - LUDOVIC MARIN / POOL / AFP

À trois reprises en l'espace d'une semaine, le président de la République a brandi cette notion théorisée dans les années 1990 et utilisée à outrance par Donald Trump. Elle recouvre ces manœuvres de l'administration centrale censées ralentir ou faire échouer certaines décisions politiques.

Après plus de deux ans à la tête de la diplomatie française et un G7 à son actif, Emmanuel Macron est en mesure de dresser un premier bilan de sa politique étrangère. À défaut d'exprimer une quelconque déception, le président de la République laisse poindre une forme de frustration. En l'espace d'une semaine, il s'est référé à trois reprises à "l'État profond", coupable selon lui de résistances vis-à-vis de certains de ses choix stratégiques.

Parmi ceux-ci, il y a le réchauffement des relations avec la Russie, particulièrement à l'œuvre lors de la rencontre organisée le 19 août à Brégançon avec Vladimir Poutine. Le surlendemain, face à la presse présidentielle, Emmanuel Macron a implicitement reproché aux appareils d'État français et russes de freiner son action en perpétuant le vieil antagonisme Est/Ouest. 

Même son de cloche concernant le G7 de Biarritz qui, contrairement aux éditions précédentes, a fait l’objet d’une synthèse des points de convergence sur une page. Pas de communiqué final. Pour Emmanuel Macron, cet incontournable des sommets internationaux résulte "de chicayas de bureaucrates et d’États profonds". "Je ne veux pas être l’otage de gens qui négocient pour moi", ajoutait-il le 21 août.

"L'administration, ce sont les meubles"

Derrière cette notion d'"État profond", jamais utilisée publiquement par un locataire de l'Elysée, il y a l'administration, ses us et coutumes, parfois en contradiction avec ce que souhaitent mettre en place les élus. Leurs objectifs ne sont pas nécessairement les mêmes, encore moins leur calendrier - les élus, qu'il s'agisse d'un président ou des parlementaires qui le soutiennent, disposent d'une fenêtre de tir équivalente à la durée de leur mandat. 

"L'administration, ce sont les meubles. La politique, c'est la poussière. Les gouvernements et les élus passent, mais l'administration, elle reste. Et parfois, quand le président demande à ce que le mur soit peint en blanc, derrière il sera peint en beige", nous résume un élu proche de l'exécutif.

"On parle souvent d'État profond lorsqu'il s'agit du ministère des Affaires étrangères et de celui des Finances, mais il est autrement plus puissant dans les domaines de la Santé ou de l'Éducation nationale", estime-t-il par ailleurs. Avec, derrière, la difficulté du corps préfectoral à avoir une quelconque mainmise sur les agences régionales de santé ou les rectorats.

Atlantistes contre "gaullo-mitterrandiens"

Dans la bouche d'Emmanuel Macron, néanmoins, le terme fait avant tout référence à ses objectifs diplomatiques. Un mois après son élection, le chef de l'État disait vouloir rompre avec "une forme de néoconservatisme importée en France depuis dix ans". La tentative de ramener Vladimir Poutine dans le giron européen, d'inspiration "gaullo-mitterrandienne", se heurte à la vision des diplomates plus atlantistes. Ces derniers occupent, comme le soulignait récemment L'Opinion, des postes clés au Quai d'Orsay.

"Les changements stratégiques du président sur la Russie ne correspondent pas au logiciel traditionnel du Quai depuis cinq ans. Donc là-dessus, il peut y avoir des résistances", abonde Hervé Berville, député La République en marche et membre de la commission des Affaires étrangères de l'Assemblée nationale. 

D'après l'élu des Côtes-d'Armor, il en va de même "sur l'aide au développement, où l'Elysée revoit la manière dont on travaille avec l'Afrique, en passant davantage par la société civile locale."

Origines turques

Dans un numéro de la revue Conflits paru en 2018, le chercheur Tancrède Josseran attribuait la paternité du terme "État profond" à Bülent Ecevit, Premier ministre turc durant les années 1970. Il faisait référence à la contre-guérilla, ce corps informel rattaché à l'appareil militaire turc et aux services de renseignement.

Agissant indépendamment des pouvoirs publics, notamment durant la guerre froide, il se chargeait de combattre à la fois le séparatisme kurde et les islamistes. Un outil assurant la pérennité de l'élite militaro-laïque à la tête de la Turquie, mais qui a eu (ou conserve) ses équivalents ailleurs, notamment en Algérie, en Italie, en Egypte ou à Israël.

La notion d'"État profond" a été officiellement théorisée dans les années 1990 par Peter Dale Scott, professeur de littérature anglaise à l'Université de Berkeley.

Trump contre le "Deep State"

Aujourd'hui toutefois, c'est aux États-Unis que le terme revient le plus régulièrement au cœur de l'actualité, par le truchement du président Donald Trump. Dès les premiers mois de son mandat, son entourage accusait le "Deep State", à savoir certains hauts fonctionnaires bien placés (des "bureaucrates" comme disent les Américains), d'entraver l'action de la Maison blanche.

Ce mot d'ordre a redoublé d'intensité lorsque, en septembre 2018, un haut fonctionnaire anonyme publiait une tribune dans le New York Times en affirmant appartenir à la "résistance intérieure à l'administration Trump". Le lendemain, lors d'un meeting, le président américain fustigeait ces "agents non élus de l'État profond, qui défient les électeurs au nom de leur propre agenda secret, (qui) sont une véritable menace pour la démocratie".

Milieux conspirationnistes

"Historiquement, la notion de 'Deep State' peut être rattachée au 'complexe militaro-industriel' évoqué par Dwight Eisenhower en 1961. Certains y voyaient même la main derrière l'assassinat de Kennedy. Mais la popularisation du terme, elle, est vraiment contemporaine", explique à BFMTV.com François Durpaire, historien spécialiste des États-Unis. 

"C'est Donald Trump qui donne ses lettre de noblesse au 'Deep State'. Avant, c'était une notion reléguée aux milieux conspirationnistes. Aujourd'hui, on a un chef d'administration qui construit sa popularité sur le fait qu'il se bat contre sa propre administration. Sur le fait qu'il est le seul capable de s'en extraire. Et derrière le 'Deep State', il y a l'idée que c'est la finance qui tient le monde, grâce à l'industrie et au capitalisme, qui a ses ramifications partout. C'est une idée qui a l'avantage d'être impossible à contredire et Donald Trump l'a très bien compris."

Une telle virulence demeure éloignée de la connotation que donne Emmanuel Macron au terme "État profond". Après son élection pourtant, le président français disait vouloir mettre en place un "spoil system" à l'américaine, consistant à nommer des fonctionnaires en phase avec la politique gouvernementale aux postes clés de la haute administration. Délaissée pendant deux ans, cette promesse a été réactivée en mai dernier en Conseil des ministres. Reste à savoir si la séquence post-G7 lui donnera une impulsion supplémentaire.

Jules Pecnard