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Comment travaillent les coachs des politiques

L'ancien Premier ministre Manuel Valls avant le deuxième débat de la primaire à gauche (photo d'illustration).

L'ancien Premier ministre Manuel Valls avant le deuxième débat de la primaire à gauche (photo d'illustration). - bertrand GUAY / AFP

De nombreuses personnalités politiques font appel à des coachs ou des conseillers pour préparer notamment leurs interventions en public. Mais sans toujours le mettre en avant. Trois spécialistes livrent leur vision de ces différents métiers relégués aux coulisses.

Avant le deuxième débat de la primaire à gauche, le 15 janvier, les journalistes qui s’apprêtaient à interroger les candidats sont allés les saluer dans leur loge. Comme le rapportait L’Opinion quelques jours plus tard, ils ont alors trouvé François de Rugy en pleine séance avec un coach, en train de répéter des phrases à haute voix. Une manière de s’habituer à la minute impartie lors du débat pour chaque réponse, a fait valoir l’écologiste.

Au moment où le quotidien évoquait cette anecdote des coulisses, la presse prêtait à Emmanuel Macron un conseiller un peu spécial: Jean-Marc Dumontet, producteur et homme de théâtre, qui travaille entre autres avec Nicolas Canteloup. "Macron coaché par un célèbre producteur", titraient quelques médias, avant que le principal intéressé démente cette fonction sur le plateau de France 5. "C’est une rumeur qui n’a pas de sens, je suis un citoyen extrêmement sensible à sa démarche. (…) Je ne suis nullement un conseiller occulte ou un coach", s’est défendu Jean-Marc Dumontet dans C à vous, le 19 janvier. Comme si la fonction dont on a voulu l’affubler était honteuse. Comme si cela ne devait se passer qu’en coulisses.

"On les aide à se positionner"

Les coachs, les conseillers en image ou en communication ou encore les media planner aident les femmes et les hommes politiques, locaux ou nationaux. Le phénomène n’est pas nouveau, mais en période de primaire ou de campagne présidentielle, il prend sans doute encore plus d’importance. Et il attise toujours la curiosité. D’autant que tous les professionnels n’ont pas la même définition de leur mission. Luc Teyssier d’Orfeuil a fondé Pygmalion Communication. Contacté par BFMTV.com, il insiste sur le "p" dans le nom de son agence, mais aussi sur son étiquette de "coach", qu’il distingue de celle du conseiller. Il est membre de la commission coaching politique de l’International Coach Federation et délivre notamment ses conseils à des candidats et des élus, comme ce maire de région parisienne avec lequel il vient de s’entretenir par téléphone.

"On ne dit pas ce qu’il faut faire ou pas, on ne fait pas pour eux, on les aide à se positionner", prévient-il. "On laisse le candidat parler et on lui dit ce qui est perçu, on lui demande ensuite si c’est ce qu’il veut transmettre", détaille le coach, qui compte aussi parmi ses clients de nombreux prétendants à la députation. Un travail reposant donc sur l’accompagnement plutôt que sur l’influence.

Pas de "numéro de claquettes"

"Le sujet, c’est eux", abonde Pierre Denier, qui se définit lui aussi comme coach. Parmi ses clients, des élus "de terrain", beaucoup de prétendants aux législatives de juin prochain, parmi lesquels une majorité de femmes. Interrogé par BFMTV.com, il décrit son action comme "basée sur l’intimité, sur l’échange". Il travaille beaucoup par téléphone, notamment la nuit, une fois que ses clients ont bouclé leurs interventions et déplacements diurnes.

"Il y a quelque chose de négatif autour du coaching politique, vu comme de la manipulation", déplore-t-il.

Lui prône au contraire une approche sensible de son travail, semblant par moment se substituer à un psy, comme quand il évoque la nécessité, pour ses clientes et clients, de retrouver "de la cohérence".

"On fait tout sauf leur apprendre un numéro de claquettes. Le sujet ce n’est pas de les aider à convaincre".

Lui préfère les enjoindre à être "authentiques" et exprimer leur "singularité". Une question cruciale face à la défiance qui vise les politiques, et en période d’élections, selon lui. "Beaucoup de primo-candidats sont dans une situation paradoxale", estime-t-il, alors que leur "discours de terrain peut se retrouver parasité par la présidentielle" et le discours officiel du parti auquel ils sont rattachés.

Exercices physiques et mentaux

Concrètement, la préparation à laquelle se soumettent ces personnalités politiques passe aussi bien par des exercices physiques que mentaux. "Comme pour un sportif, il y a la préparation mentale, il faut se visualiser, voir les bonnes formules. On se moque de la méthode Coué mais c’est un très bel outil", défend Luc Teyssier d’Orfeuil, qui croit en l’autosuggestion.

"On ne devient pas président si on n’y pense pas le matin en se rasant, comme dirait l’autre", glisse-t-il, citant l’anaphore de François Hollande, le "Moi, président". "Des formules comme ça, ça passe par la répétition", explique-t-il.

Pierre Denier, lui, dispense des exercices pour s’habituer à la prise de parole en public, mais aussi de relaxation et de développement de la confiance en soi. Des techniques sont aussi régulièrement empruntées au théâtre, comme l’explique Luc Teyssier d’Orfeuil, qui coache également des comédiens, et reconnaît que la politique contient une part de "jeu".

Lors des meetings et des discours, "on leur conseille de se tenir droit, car on a tendance à penser que la vivacité de pensée est liée à la posture, mais aussi d’utiliser leurs mains, de jouer sur les silences car à parler trop rapidement on n’est pas compris, de lever les bras, comme en signe de victoire", énumère Anne-Claire Ruel, conseillère en stratégie d’opinion et enseignante en communication politique à l’Université Paris 13.

La technique du "planter de drapeau"

Les femmes en particulier sont aussi invitées à prendre l’espace disponible, et sur une scène, les politiques doivent de préférence se placer au milieu, marquer une pause avant de commencer à parler. Autant de codes qui peuvent parfois être sclérosants, et de techniques qui, trop souvent utilisées, peuvent finir par horripiler. Anne-Claire Ruel en cite trois en particulier, utilisées notamment pendant les débats des deux primaires, à droite et à gauche.

La première, le "sample", consiste à répéter des éléments de langage, quelle que soit la question de départ, pour être sûr de faire passer un message. Il y a ensuite le "planter de drapeau", pour signifier à un interlocuteur qu’on dit quelque chose d’important. "Ce que vous devez comprendre, c’est que...", cite l’enseignante comme exemple. Enfin, le "block and bridge" désigne le fait de ne pas répondre à une question, en entraînant l’interlocuteur vers une autre question qui peut l’intéresser mais qu’il n’a pas choisie.

"Parler aux Français" pour se démarquer

D’après elle, celui ou celle qui peut parvenir à se distinguer, au-delà de toutes ces techniques, est la personne qui sera capable de "s’adresser aux Français", plutôt que de répondre aux questions des journalistes. "C'est comme ça qu'on sort de l'entre-soi entre journalistes et politiques", poursuit-elle.

"Les Français attendent des gens avec des convictions fortes. Benoît Hamon par exemple arrive à polariser l'attention sur le revenu universel, et c'est une vraie proposition", souligne l'enseignante.

Interrogés sur l'actualité politique récente, et notamment le discours d'Emmanuel Macron terminé en hurlant, ces trois experts ont chacun une lecture différente. Anne-Claire Ruel estime qu'il "joue sur la rupture, veut galvaniser les foules". "Parfois on ne s'entend pas parler dans la foule", nuance-t-elle aussi, évoquant des problèmes d'ordre technique. Luc Teyssier d'Orfeuil, lui, a été interpellé par la séquence qui a suivi la fin de ces "hurlements". "Il a eu un rictus étonnant, comme s'il se rendait compte qu'il avait réussi", analyse-t-il. "Ceux qu'on voit le plus essayer d'être dans l'authenticité, est-ce qu'ils y sont vraiment?", s'interroge quant à lui Pierre Denier. 

Charlie Vandekerkhove