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Bras de fer entre les politiques et les ONG d'aide aux migrants

Emmanuel Macron le 26 juin 2018 au Vatican.

Emmanuel Macron le 26 juin 2018 au Vatican. - Alberto PIZZOLI / AFP

Emmanuel Macron a accusé mardi l'ONG allemande Lifeline de "faire le jeu" des passeurs en refusant de renvoyer en Libye des migrants qu'elle venait de secourir en mer.

En pleine crise politique européenne, alors que les Etats membres sont partagés sur l'attitude à adopter à l'égard des migrants, la situation se tend encore un peu plus. Mardi, lors de son déplacement au Vatican, Emmanuel Macron a accusé l'ONG humanitaire Lifeline de "faire le jeu des passeurs" en allant sauver en Méditerranée les migrants embarqués sur des canots de fortune. L'Italie et la France ont dénoncé le refus du navire d'obtempérer aux ordres de remettre des migrants aux garde-côtes de la Libye, pays d'où étaient parties ces personnes, repêchées le 21 juin par les marins de l'organisation allemande.

Après l'Aquarius de SOS Méditerranée, l'Italie a refusé de faire accoster le navire de l'ONG, qui compte 233 personnes à son bord. D'après le chef de l'Etat français, Lifeline, qui attendait depuis six jours un port d'accueil et sera finalement accueilli à Malte ce mercredi soir, "est intervenue en contravention de toutes les règles", en refusant d'accepter de remettre aux garde-côtes libyens les migrants secourus. A la fin, "on fait le jeu des passeurs (...). C'est d'un cynisme terrible", a-t-il déclaré. L'ONG est par ailleurs accusée de naviguer illégalement sous pavillon néerlandais. La Haye a en effet souligné que le Lifeline n'était pas enregistré aux Pays-Bas, contrairement aux affirmations de cette organisation basée en Allemagne, et Rome a en retour annoncé vouloir placer le navire sous séquestre.

"Les passeurs se servent des ONG"

Avant Emmanuel Macron, plusieurs responsables politiques français, et notamment à l'extrême droite, avaient accusé les ONG d'être "complices" des passeurs. Des propos formulés par exemple par Nicolas Dupont-Aignan et Marine Le Pen. En Italie, le pays confronté au plus grand nombre d'arrivées, cela fait déjà plusieurs mois que l'argument est dans la bouche des populistes du Mouvement 5 étoiles ou de la Ligue, à l'image de Matteo Salvini, le ministre de l'Intérieur.

Ce mercredi, l'ancien eurodéputé écologiste Daniel Cohn-Bendit, tout en refusant de "dénoncer les ONG", a reconnu sur notre antenne qu'il y avait un "problème objectif".

"Les passeurs se servent des ONG", a-t-il déploré. 

A la sortie du conseil des ministres, Benjamin Griveaux, le porte-parole du gouvernement, a estimé qu'il y avait "une mise en danger et un non respect du droit maritime par Lifeline".

Stupéfaction des ONG

Les propos d'Emmanuel Macron ont été accueillis avec stupéfaction par les ONG. "Il est important de souligner que le seul ordre auquel le bateau a refusé d'obéir est celui de remettre ces personnes aux prétendus garde-côtes libyens car cela aurait été en contravention avec la Convention de Genève sur les réfugiés et donc criminel," assure Lifeline, qui s'est défendue dans un communiqué publié ce mercredi. Selon elle, obéir à l'ordre reçu de "désembarquer à Tripoli aurait constitué une violation du principe de non-refoulement".

Ce principe prévoit qu'aucun Etat signataire de la Convention "n'expulsera ou ne refoulera, de quelque manière que ce soit, un réfugié sur les frontières des territoires où sa vie ou sa liberté serait menacée en raison de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques". Pour les ONG, la sécurité des migrants ne peut être assurée en Libye, qui a sombré dans la chaos depuis la guerre de 2011.

"Les Etats membres ne font pas leur travail"

Violaine Carrère, juriste au groupe d'information et de soutien des immigrés, estime que les accusations du gouvernement français sont "totalement injustifiées, et en droit et en termes politiques".

"Le droit de la mer est très précis, la convention précise que des personnes secourues doivent être débarquées dans des ports sûrs. Peut-on dire que la Libye est un port sûr quand on sait ce qui s’y passe pour les migrants?", a-t-elle interrogé sur BFMTV.

Corinne Torre, cheffe de mission France à "Médecins sans frontières", a regretté sur notre antenne que "la France criminalise la société civile, encourage les refoulements illégaux vers les frontières, brutalise les migrants, et maintenant, notre président criminalise les ONG". "Le rôle des ONG est malheureusement d’être obligées d’intervenir pour sauver des vies parce que les Etats membres ne font pas leur travail", a-t-elle ajouté, appelant de ses voeux une rencontre entre les ONG et le président français.

"Nous sommes en train de préparer une réponse. Le droit existe, ce sont les Etats qui ne respectent pas le droit, ne mélangeons pas tout, il est temps que nous exprimions ceci au président", a-t-elle insisté.

"Sauver des vies n'est jamais un crime"

D'après la responsable des plaidoyers pour Amnesty International, Lola Schlumann, la corrélation entre le travail de sauvetage des ONG et le nombre de traversées n'a jamais été prouvée.

"Il y a eu de nombreux rapports qui ont montré récemment qu’il n’y a aucune corrélation entre l’action des ONG en Méditerranée et le nombre d’arrivées sur les côtes européennes, donc on ne peut absolument pas faire de lien entre l’action des ONG, le travail de sauvetage et les passeurs aujourd’hui", a-t-elle déclaré sur notre antenne.

Interrogé à la télévision italienne, le capitaine du navire a dit son incompréhension mercredi matin. "Nous ne sommes pas des trafiquants d’êtres humains, sur ce bateau il n’y a que des volontaires. Personne n’est payé, tout le monde est venu aider sur son temps libre. C'est très important de rappeler cela", a déclaré Claus-Peter Reisch sur TG24. "On le fait simplement pour sauver des vies, et ce n’est pas un crime, jamais".

Charlie Vandekerkhove