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Voyage au bout du mystère: les visages sans nom des morts du comté de Sumter

C'est près de cet embranchement de l'Interstate 95 et de la route 341, dans le comté de Sumter en caroline du sud, que deux corps ont été retrouvés tués par balles le 9 août 1976.

C'est près de cet embranchement de l'Interstate 95 et de la route 341, dans le comté de Sumter en caroline du sud, que deux corps ont été retrouvés tués par balles le 9 août 1976. - Google Street View

En Caroline du sud, en août 1976, et homme et une femme, se ressemblant étrangement, sont assassinés dans les premières heures du jour. Ils ne seront jamais identifiés malgré la précision du travail des enquêteurs.

On a choisi de décamper, peut-être pour fuir des parents trop étouffants, peut-être pour échapper à une université aux airs d'impasse, peut-être simplement pour voir du pays. On a pris la voiture et les kilomètres ont défilé, vite. Et les journées sont plus belles encore dans ces Etats-Unis qui découvrent l'après-Vietnam. On ne viendra plus les mobiliser pour les jeter au fond d'une jungle, alors il s'agit de vivre. On roule peut-être dans une épave qu'il faut rafistoler à chaque étape mais ça n'a pas d'importance, cette année-là toutes les voitures ressemblent aux Chevrolet d'American Graffiti, qu'un certain George Lucas a récemment présentées au cinéma, et sur l'asphalte on affecte l'ironie d'un Jack Nicholson dans Easy Rider. L'autoradio est au diapason. On l'imagine crachoter Detroit Rock City de Kiss, ou Hurricane, le dernier succès en date de Bob Dylan. C'est en tout cas au terme d'une odyssée dans cette Amérique redessinée par les seventies qu'un mystérieux couple a trouvé la mort au petit matin du 9 août 1976, comme au terme d'une embardée le long de l'American Way of Life

Scène de crime aux premières heures du jour 

Les deux jeunes gens n'ont pas trouvé la mort par hasard. La rencontre a été arrangée. En effet, le 9 août, à 6h20 du matin, au bord de la petite route de Locklair, dans le nord-est du comté, un routier du nom de Martin Durant découvre une scène de crime. Les deux corps sont au sol, et exhibent plusieurs plaies par balle. Il contacte aussitôt Charles Graham, qui travaille dans un commerce non loin de là. Celui-ci prévient la police qui établit que les victimes ont été atteintes par trois balles: l'une a frappé la gorge, une autre a traversé la poitrine, une dernière est fichée dans le dos.

Ils contemplent alors les premiers éléments d'une enquête brumeuse, l'une des plus extraordinaires dont des inspecteurs puissent hériter. Car on connaît à présent tout de cette jeune fille et de ce jeune homme abattus au milieu de nulle part. La cause de leur mort, l'arme qui a servi à mettre un terme à leur existence, le trajet suivi jusqu'à ce jour fatal, et même leur milieu social d'origine. Tout sauf les motifs de leur assassin, son identité... et la leur. Sur les dépouilles, il n'y a ni papier, ni message. 

Le signalement des deux malheureux apparaît en revanche très tôt dans son détail. Dès le 9 août, dans l'édition circulant quelques heures seulement après leur assassinat, le Sumter Daily Item, le journal local, livre déjà au public une description complète des corps. 

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sumter © Sumter Daily item du 9 août 1976.

Le signalement de "Jock" 

Cette description, depuis complétée par les informations consignées sur la plateforme NamUs qui recense les éléments disponibles au sujet des cas de disparitions de personnes ou les corps non identifiés aux Etats-Unis, révèle d'abord que le jeune homme atteignait 1m86 pour 86 kilos. Il portait des cheveux bruns, mi-longs et ses yeux coulaient un regard marron sous des sourcils très broussailleux. Des cicatrices marquetaient son dos et ses épaules. 

Mais les espoirs des enquêteurs s'accrochent plutôt à ses vêtements dans un premier temps. Au moment de sa mort, celui qu'on surnomme "Jock Doe", portait un jean délavé Levi's, un T-shirt rouge siglé "Coors-America's light beer" ("Coors-la bière légère de l'Amérique") devant, "Camel Challenger G-T Sebring '75" derrière. C'est un premier éclaircissement: ce maillot est un produit dérivé d'une course de voitures organisée en Floride en 1975.

Dessin du visage du jeune homme.
Dessin du visage du jeune homme. © NamUs

De surcroît, trois accessoires interpellent les policiers. Il a au poignet une montre Bulova dont le numéro de série dévoile qu'elle a été fabriquée en 1968. Hélas, impossible de savoir où, quand et par qui elle a été achetée: réduisant ses activités, l'entreprise a détruit la plupart de ses registres. A son doigt, on note un anneau en or orné d'un saphir. A l'intérieur de l'anneau, on a gravé ces initiales "JPF". Dans sa poche, on met la main sur une boîte d'allumettes "Grant's Truck Stop", des stations-services. Certes, il s'agit d'une chaîne mais "Grant" n'a pas fait tant de petites que ça dans le pays et la divulgation de ce détail ne tarde pas à faire jaillir un témoignage. Un homme employé dans une station du Nebraska affirme avoir réparé une voiture dont les propriétaires ressemblaient de manière flagrante aux victimes.

C'est tout. C'est peu. D'autant que la voiture, elle-même, a disparu lors du crime, présentant à l'investigation des airs de mobile. L'âge de "Jock"? On les lui a tous attribués. Initialement, les enquêteurs tablent sur un jeune homme de 18 à 22 ans. Mais les confidences faites le 28 juin 1977 au Sumter Daily Item par le dentiste planchant sur l'affaire, Charles B. Hanna Jr, conduisent la police a réévaluer son âge: "Il semblait plus jeune à cause de ses vêtements et de sa fine corpulence. Mais à mon avis, il a 27 ans ou plus".

Les spécialistes, dont le docteur Hanna, parviennent à une conclusion plus significative encore: la denture du jeune homme montre les traces d'une opération des racines dentaires très délicate à réaliser, rarement accomplie et onéreuse. L'homme vient probablement d'un milieu aisé. 

Portrait de "Jane Doe" 

Les examens sont moins diserts sur la jeune femme, surnommée "Jane Doe". Elle mesurait 1m65 pour 45 kilos. Elle avait entre 18 et 25 ans. Brune aux yeux noisettes, elle portait ses cheveux longs jusqu'aux épaules, une blouse en mousseline blanche par-dessus un débardeur rose, un short en jean et des sandales. 

Ses mains en disent cependant davantage. Trois bagues les décoraient au moment de son assassinat. L'une est une longue pierre noire où l'on devine une turquoise, la deuxième prend la forme d'une plume se partageant entre une nouvelle turquoise et une pierre de corail, enfin, on a forgé la dernière dans du métal avant de sertir l'ensemble de pierres bleue, blanche et rouge. Les enquêteurs en arrivent à la conviction, comme le rappelle The Doe Network, que ces bijoux sont de fabrication indienne ou mexicaine, provenant en tout cas des contrées du sud des Etats-Unis. 

Dessin du visage de la jeune femme.
Dessin du visage de la jeune femme. © NamUs

La nature des relations entre les deux jeunes gens laissent aussi dubitatifs. Leur ressemblance physique, à laquelle s'ajoute un même teint hâlé, entraîne l'investigation sur la piste d'un frère et d'une sœur. Il faudra trente ans pour infirmer cette hypothèse via une exhumation suivie d'un test ADN: les victimes n'avaient, génétiquement parlant, rien en commun. 

Maigres pistes 

A l'époque du meurtre, les enquêteurs ne le savent donc pas. Et les pistes qui se profilent devant eux sont maigres. Pour ne pas dire inexistantes. Certes, en janvier 1977, un homme est bien arrêté au volant d'une voiture. Visiblement, il la conduit ivre. Dans l'habitacle, la police trouve un revolver qu'elle décide d'expertiser. L'initiative est judicieuse: l'expertise révèle en effet qu'il s'agit de l'arme dont sont parties les balles qui ont tué Jock et Jane Doe. Malheureusement, la suite de l'enquête ne permet pas de lier l'automobiliste au double assassinat. 

Dans les mois qui suivent celui-ci, les limiers remontent un autre sentier. Un homme vivant à Brunswick en Géorgie s'est signalé. La jeune femme, le visage sans vie dont il a vu les photos, eh bien, il pense la reconnaître. Elle lui rappelle furieusement son ancienne petite amie. Et puis, celle-ci est portée disparue. Sur place, les enquêteurs s'entretiennent avec les parents et les proches de cette jeune femme. Personne n'est sûr de rien, même en passant et repassant les photos en revue. L'analyse dentaire est bien plus affirmative: on ne parle pas de la même disparue, il s'agit bien de deux jeunes femmes différentes. 

Une dernière théorie a retenu l'attention des inspecteurs et des amateurs de l'affaire quelques années plus tard. Henry Lee Lucas pourrait-il être le meurtrier? Le seul nom de ce marginal, un homme au parcours chaotique devenu un assassin dès l'âge de 14 ans, suffit à replonger le public américain dans un long cauchemar. Définitivement mis sous les verrous en 1983, il affirme avoir tué des centaines de personnes (jusqu'à 600) entre 1950 et sa dernière interpellation. Parmi les homicides qu'il a avoués, deux ont été perpétrés dans le comté de Sumter et il jure qu'il s'y trouvait le 9 août 1976. Seulement... Beaucoup de ces aveux sont fantaisistes bien que la justice le déclare tout de même coupable de onze assassinats. 

Aucune de ces hypothèses n'a en tout cas ramené les enquêteurs à cette petite route de Caroline du sud, et aux deux silhouettes anonymes qui s'y sont couchés au petit matin, il y a maintenant 43 ans. 

Aujourd'hui, ces deux corps que personne n'a jamais réclamés, malgré la publicité faite par une police aux abois, reposent toujours dans le petit cimetière d'une église méthodiste d'Oswego. On les y a inhumés en août 1977, après les avoir exposés pendant un an, au sein d'un funérarium local, dans des cercueils hermétiques, dont le couvercle permettait de voir les visages. Sur leurs tombes, deux plaques comme le constat d'un échec collectif: "Male Unknown" et "Female Unknown". 

La tombe de "Jane Doe".
La tombe de "Jane Doe". © RememberMe via FindAGrave.com.

Carrie Sutherland est la référente de la plateforme NamUs pour les inconnus du comté de Sumter. Contactée par BFMTV.com, elle n'a pu entrer dans les détails de l'investigation mais elle a accepté de livrer son sentiment personnel. Elle n'en démord pas. Oui, elle espère encore mettre un nom sur ces pierres tombales, si ce n'est sur celui qui a mis fin aux jours de ces malheureux gamins: "Ils doivent bien manquer à quelqu'un, non? Ils sont les enfants de quelqu'un. Avec les progrès de la technologie, nous sommes capables de plus en plus d'identifications. Toutes ces victimes anonymes méritent un nom. Si elles ont été tuées, alors les familles ont droit à la justice. Et de l'autre côté, les parents et les familles ne devraient jamais se trouver dans la situation d'ignorer où sont leurs enfants ou s'ils sont sains et saufs. Les proches d'une personne disparue souffrent énormément à cause de l'inconnu". 

Ces quatre dernières décennies, seuls les paroissiens de l'église méthodiste de Bethel se sont rendus, en voisin, sur les tombes de "Jock" et "Jane", pour les entretenir, et arracher les mauvaises herbes qui menacent de les recouvrir à leur tour. 

voyage au bout du mystère (4/5)

BFMTV.com vous propose cet été de revivre d'authentiques voyages dans l'inconnu et l'inexplicable. Disparitions soudaines, morts défiant toute logique apparente, cadavres refusant de livrer leurs secrets et parfois jusqu'à leur nom, les faits-divers regorgent d'histoires restées sans réponse. Nous avons sélectionné cinq de ces drames, parmi les plus troublants. Voici le quatrième épisode de notre série.

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Robin Verner