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Police-Justice

Tirs à Paris: "Le débat étant impossible, on s'attaque aux médias"

Les bureaux de Libération, rue Béranger dans le 3e arrondissement de Paris, après l'attaque du 18 novembre.

Les bureaux de Libération, rue Béranger dans le 3e arrondissement de Paris, après l'attaque du 18 novembre. - -

Le lien est désormais établi entre l'homme armé qui a fait irruption vendredi dans le hall de BFMTV et l'auteur des coups de feu lundi à Libération. Deux organes de presse ont été pris pour cible. Peut-on, et faut-il interpréter cet accès de violence à l'encontre de plusieurs médias? Interview.

Voilà vingt-quatre heures que la chasse à l'homme pour retrouver l'auteur des coups de feu à Libération, ainsi que devant le siège de la Société Générale, a commencé. Trois jours auparavant, ce tireur isolé avait surgi dans le hall d'entrée de BFMTV, en menaçant deux de nos collaborateurs avec un fusil à pompe. Des attaques de cette violence contre des organes de presse sont tout à fait inhabituelles en France; dans le même temps, on ne peut ignorer les critiques de plus en plus virulentes dont les médias sont la cible. Pour quelles raisons? Réponse avec Christian Delporte, historien des médias.

Deux organes de presse ont été pris pour cible par le tireur. Peut-on parler d'hostilité envers les médias?

Pour le moment, il est important de préciser que l'on ignore tout de ses revendications. On ne sait pas s'il s'agit du geste d'un déséquilibré ou d'un acte militantiste. En tout état de cause, cibler les médias, c'est marquer la volonté de faire parler de soi. Quoi de plus visible dans notre société que les médias? S'attaquer à la télévision, à la presse écrite ou même à la Société Générale, cela revient à s'attaquer au "Système" avec un "s" majuscule.

A-t-on affaire ici à une forme extrême et meurtrière de "média bashing"?

Les médias sont depuis un moment dans le viseur de la critique collective. Par exemple, en 2012, deux journalistes de BFMTV (Ruth Elkrief et Thierry Arnaud, ndlr) s'étaient fait huer à l'issue d'un meeting de Nicolas Sarkozy, par des militants UMP. Ces derniers les avaient traités de "collabos". Beaucoup sont persuadés que les médias manipulent l'opinion publique. Le premier sondage en ce sens remonte à 1987 (baromètre La Croix). Depuis, la confiance des Français dans les médias n'a cessé de se dégrader. L'indépendance des médias ne s'impose pas en France.

Comment expliquer cette image négative? Et ce rare accès de violence meurtrière?

Il y a trente ans, les médias étaient déjà critiqués mais d'une manière assez banale, finalement. Aujourd'hui, on assiste à des insultes, à de l'agressivité. Les journalistes sont les nouvelles cibles, car pour l'opinion publique ils représentent le pouvoir, le système. Le mariage pour tous en est un parfait exemple. Nombreux sont ceux qui se sont sentis incompris dans le débat voire abandonnés par le gouvernement qui a résisté, persuadés également que les médias y ont contribué. La violence qu'a engendré ce débat était insoupçonnable. Au-delà de la crise économique, morale et culturelle, les débats ne semblent plus possibles. On se retrouve dans une équation où la loi est contestée, le débat impossible, il ne reste plus que les médias pour se faire entendre.

Mélanie Godey