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Les "quartiers étanches", des places de prison pour isoler les détenus radicalisés

450 places ont déjà été créer pour isoler les détenus radicalisés.

450 places ont déjà été créer pour isoler les détenus radicalisés. - Thomas Samson - AFP

Les quartiers étanches sont censés accueillir les détenus condamnés pour terrorisme ou pour des faits de droit commun mais qui présentent des signes de radicalisation. 1.500 places doivent être mises en place dans les prisons françaises.

Empêcher la violence et le prosélytisme religieux. C’est le but des quartiers étanches mis en place depuis quelques années dans les établissements pénitentiaires français. En février 2018, Edouard Philippe a annoncé la création de 1.500 places pour l’accueil des détenus radicalisés en quartier d’évaluation de la radicalisation, en quartier de prise en charge de la radicalisation, ou à l’isolement. 

450 places doivent être ouvertes au cours du premier semestre 2019 avec les quartiers d’évaluation de la radicalisation (QER), dans lesquels une synthèse pluridisciplinaire sur le niveau de risque du détenu et son positionnement par rapport aux faits reprochés est établie, de Fleury-Mérogis, Fresnes, Vendin-le-Vieil et Osny, et les quartiers de prise en charge de la radicalisation (QPR) à Lille-Annoueullin et Condé-sur-Sarthe.

Evaluer la dangerosité

"Tout a été mis en œuvre pour que les détenus radicalisés ne puissent pas communiquer avec d’autres détenus et ne puissent pas ni exercer d’action violente, ni faire du prosélytisme", avait déclaré la ministre de la Justice Nicole Belloubet, lors de l’ouverture du QPR de Condé-sur-Sarthe, en septembre 2018. Les portes des cellules individuelles de ce QPR sont équipées de passe-menottes, les fenêtres de caillebotis pour éviter que des objets ne soient jetés vers l’extérieur, et la promenade est sans espaces verts, pour prévenir les incidents avec de l’outillage.

Avant leur arrivée au QER, leur fiche pénale est étudiée ainsi que leurs antécédents. Ils sont ensuite accueillis pendant quatre mois dans ce quartier et suivis par des équipes disciplinaires spécialement composées de psychologues, d'éducateurs, d'imams et de conseillers pénitentiaires d'insertion qui travaillent au désengagement de la violence. A l’issue de ces quatre mois d’évaluation, l’équipe statue sur la dangerosité du détenu. La prison de Fleury-Mérogis a bénéficié de "moyens conséquents" pour se doter d’un quartier d’évaluation de la radicalisation et ainsi accueillir un maximum de 20 détenus radicalisés, explique Thibault Capelle, secrétaire local du SNP-FO, à BFMTV.com.

Equipes disciplinaires spécialisées

L'administration pénitentiaire fournit alors des informations au magistrat qui décidera un placement en quartier de prise en charge de la radicalisation pour les détenus qui présentent parfois de manière cumulative un haut niveau de risque de passage à l’acte, un pouvoir de domination sur les plus vulnérables et qui sont les plus récalcitrants à la prise en charge. "Il existe actuellement un quartier à Lille-Anoeullin, qui accueille 18 détenus, et d’autres seront créés dans les prochains mois pour permettre le regroupement d’autres détenus terroristes", explique-t-on au ministère de la Justice. Le détenu peut aussi être placé en quartier d'isolement, lorsque ce dernier présente un niveau de risque élevé ou un profil médiatique.

"L’évolution de la personne en détention sera aussi un élément important avant l’audience de jugement pour le tribunal et dans la prise en charge de sa sortie", estime-t-on à la Chancellerie.

La mission des quartiers d'évaluation est donc déterminante. "S’il est considéré comme très dangereux, il est transféré vers un QPR ou placé à l’isolement. En revanche, s’il ne semble ni salafiste, ni prosélyte, ni violent, il est reconduit en détention classique. Et si on se trompe dans notre appréciation, la situation peut devenir dangereuse", alerte le représentant syndical FO de Fleury. Les détenus sont réintroduits parmi les autres prisonniers et peuvent alors pratiquer le prosélytisme tant redouté.

"En détention classique, ils échappent à la surveillance des agents pénitentiaires qui sont déjà débordés avec les cas psychotiques, les suicidaires ou autres détenus dangereux que l’on trouve dans n’importe quelle prison." 

"L'étanchéité reste illusoire"

Les surveillants affectés à ces quartiers sont formés, notamment sur les thèmes liés à la radicalisation violente. "Des modules de sensibilisation au processus de radicalisation violente ont été intégrés dans la formation initiale à l’ENAP, l'Ecole nationale de l'administration pénitentiaire, précise-t-on encore à la Chancellerie. Des formateurs-relais ont été recrutés et formés, ce qui permet le déploiement localement d’actions de sensibilisation et de formation des personnels en fonction."

Thibault Capelle constate toutefois des failles dans le système même des QER. Il reproche notamment que les veilles de nuits soient effectuées par des surveillants de détention ordinaire:

"Ils ne sont pas suffisamment formés pour détecter des comportements dangereux. On passe donc à côté de signes de radicalisation, sachant que beaucoup agissent la nuit en conversant notamment par les fenêtres. L’étanchéité reste illusoire", déplore-t-il.

Et les risques pour les surveillants ne sont pas tous évités. En septembre 2016, un détenu en unité de prévention de radicalisation à la maison d’arrêt d’Osny a blessé deux surveillants pénitentiaires à la gorge et au thorax.

130 jihadistes français bientôt de retour

A ce jour, la France compte 502 détenus, prévenus ou condamnés pour terrorisme et 1074 détenus de droit commun présentant des signes d’engagement dans la violence extrémiste, à des degrés divers. Par ailleurs, 130 hommes et femmes, soupçonnés d'avoir combattu ou d'avoir été en lien avec Daesh et détenus dans des camps en Syrie sous la surveillance des Kurdes, doivent faire leur retour dans les prochaines semaines en France. Une inquiétude supplémentaire pour Thibault Capelle, qui avertit:

"On n’a pas la capacité pour les accueillir dans les quartiers étanches, donc en attendant, ils seront certainement placés en détention classique avec de forts risques de communication et de prosélytisme auprès des autres détenus."

Ambre Lepoivre