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Expédition maudite au bord du lac Baïkal

Vue des monts Khamar-Daban depuis le lac Baîkal

Vue des monts Khamar-Daban depuis le lac Baîkal - Лапоть via Wikimedia Creative Commons

VOYAGE AU BOUT DU MYSTÈRE - En août 1993, sept randonneurs kazakhs partent à l'assaut d'un col sibérien. Seule une jeune fille de 17 ans en ressortira vivante. Son témoignage dépeint une effrayante scène de folie collective.

Août 1993: l'URSS n'existe plus depuis un an et demi, pourtant en Sibérie orientale, au pays sacré des Bouriates, sur la rive sud-est du lac Baïkal, un groupe de randonneurs réactivent bien malgré eux une vieille énigme soviétique. A l'hiver 1959, un groupe de jeunes scientifiques et alpinistes chevronnés avaient tous trouvé la mort sur les pentes glacées de l'Oural, après avoir arraché eux-mêmes leurs tentes et leurs vêtements. 34 ans plus tard, le groupe Korovina connaît une fin similaire et tout aussi effrayante, avec une différence de taille: l'affaire laisse une survivante et c'est d'après son témoignage, recueilli notamment par le Khomsomolskaïa Pravda en 2018, que l'histoire de cette expédition décimée en quelques minutes nous est parvenue.

A marche forcée

Le 2 août, ils sont sept, venus de Petropavlovsk au Kazakhstan, à débarquer à Irkoutsk, ville obscure du fin fond de la Russie où Jules Verne a fixé l'horizon de la mission de son Michel Strogoff. Ils sont trois garçons et trois filles, le tout mené par une guide émérite, Ludmila Korovina. Il y a là Timour Bapanov, Alexandre Krysin, Denis Shvachkin, Victoria Zalesova et Tatiana Filipenko et celle qui en réchappera, Valentina Utochenko. Ils mettent immédiatement le cap sur l'un des points culminants de la chaîne de Khamar Daban, le Khan-Oula. C'est donc en Bouriatie que se déroule cette échappée, une terre qui doit son nom aux ancestrales tribus bouriates où les vapeurs du chamanisme mongol s'entremêlent à l'encens du christianisme orthodoxe et aux sables colorés du bouddhisme tibétain, désormais petite République rattachée à la fédération de Russie.

On avance à marche forcée, sans repos ni répit, ne ménageant ni les kilomètres ni le dénivelé. Les conditions météorologiques sont pourtant exécrables, comme le note ici le site anglophone de l'agence de presse Rossia Segodnia, Russia Beyond : dans la nuit du 4 au 5 août, la neige accable les tentes après que toute la journée durant, la pluie a douché les corps. Ce rythme infernal et fort peu prudent au regard des circonstances atmosphériques pointe parmi l'essaim serré de mystères entourant le souvenir de ces randonneurs. L'explication avancée plus tard fera état d'une guide obnubilée par l'idée d'être ponctuelle au lieu du rendez-vous convenu avec un autre groupe, d'ailleurs conduit par sa fille. Cette hypothèse ne convainc pas tout à fait, mais elle est toutefois la seule rationnelle.

L'écume du jour

Pourtant, on atteint bien le pic du Khan-Oula, ne reste plus qu'à redescendre. Le groupe traverse la crête et parvient au plateau, entre les dents des cols Yagelny et Tritans. La nature est rude, nue, les vents qui balaient la scène l'assèchent. Là haut, on se sent quelque part entre le Mont Ventoux et la Lune. C'est pourtant à cet endroit que Ludmila Korovina se laisse fléchir et octroie le repos tant attendu. Cruelle erreur pour les spécialistes de ce type de marches dont l'un a dénoncé dans le journal russe KP un "exercice de survie": le choix de ce lieu si exposé paraît d'autant plus étrange qu'une forêt s'allonge quelques encablures en contrebas, bois dans lequel tous auraient pu s'abriter des intempéries et chasser la fatigue. Dans un entretien, Valentina Utochenko a simplement fait valoir que l'épuisement de la bande les avait obligés à faire une pause sur place.

C'est donc sur ce plateau que la tragédie va se dénouer. Le 5 août à 11h, au moment de reprendre la marche, Alexandre Krysin, 24 ans, se lève puis est pris d'un violent et spectaculaire malaise: la bave mousse à ses lèvres, du sang lui coule des oreilles. Il s'écroule bientôt et meurt. Dans le récit qu'elle a fait aux autorités après l'horreur, Valentina a assuré qu'un épisode de folie collective avait alors succédé à cette mort subite: "Denis a commencé à se cacher derrière les rochers. Tatiana se frappait la tête contre les pierres, Victoria et Timour sont devenus fous. Ludmila a fait une crise cardiaque".

La tête froide

La jeune fille de 17 ans garde quant à elle la tête froide et tente de rameuter les siens en direction de la forêt. En vain, car la troupe est incontrôlable. Elle prend alors son sac de couchage, une pièce de polyéthylène, c'est-à-dire une couverture isothermique, et rallie les arbres. Elle y reste de longues heures et y passe même la nuit. Le matin revenu, elle se rend sur le plateau: tous ses compagnons de voyage sont morts. Encore lucide, elle fouille dans les affaires de la guide pour en tirer la carte puis charge la nourriture sur ses épaules.

Valentina se lance alors dans une lugubre odyssée. Mais son périple ressemble désormais davantage au séjour d'Enée aux Enfers qu'aux pérégrinations d'Ulysse. Elle s'en remet au vieux truc des randonneurs en perdition et cherche un cours d'eau à longer. C'est d'ailleurs au bord de la rivière qu'elle passe une seconde nuit en solitaire. Le lendemain, elle s'endort du côté d'une antenne-relai que sa route a croisée. Après quelques heures de sommeil, elle reprend son bâton de pélerin, misant sur les lignes de communication. Mais plutôt que de la ramener à la civilisation, celles-ci ne la mènent que de maison abandonée en maison abandonnée. Elle se replie une nouvelle fois auprès de la rivière. Elle doit encore se résigner à affronter l'obscurité seule. Son salut ne tardera plus cependant. Des kayakistes ukrainiens la repèrent sur la berge à la lumière du jour renaissant. Elle leur retrace son terrible parcours. Ceux-ci contactent les secours mais plus tard: le 18 août. La météo empêche de toute façon les hélicoptères de décoller avant le 21 août. Mais une fois les recherches enclenchées, les corps sont retrouvés sans mal puis ramenés à Oulan-Oude, capitale de la République de Bouriatie. Les familles endeuillées récupèrent les dépouilles, qui sont convoyées jusqu'au Kazakhstan.

L'autopsie et le cauchemar

L'autopsie révèle les causes du décès: tous ont eu le triste privilège de mourir d'hypothermie en plein mois d'août - un diagnostic qui fait écho à la surprise des secouristes, qui s'étaient étonnés de la légèreté de leur habillement à cette altitude, et sous cette pluviométrie. Des taches strient leurs poumons et les corps montrent des signes de sous-nutrition. Dans l'interview qu'elle a accordée à KP, Valentina Utochenko se souvient pourtant que les randonneurs mangeaient quatre fois par jour. Cependant, elle ne diverge pas fondamentalement des conclusions des médecins: "Je pense qu'ils sont morts d'un œdème pulmonaire. Les symptômes correspondent".

Tout de même, la mort de six personnes en quelques minutes - et Valentina miraculeusement indemne au milieu de cette hécatombe -, les filets de sang, l'écume moussant sur les lèvres, la folie collective, et avant même le drame proprement dit, les décisions prises en dépit du bon sens: autant d'éléments qui semblent glisser hors de la raison et nous perdre dans un cauchemar de rocaille et de vent.

BFMTV.com vous propose cet été de revivre d'authentiques voyages dans l'inconnu et l'inexplicable. Disparitions soudaines, morts défiant toute logique apparente, cadavres refusant de livrer leurs secrets et parfois jusqu'à leur nom, les faits-divers regorgent d'histoires restées sans réponse. Nous avons sélectionné cinq de ces drames, parmi les plus troublants. Voici le troisième épisode de notre série.

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Robin Verner
Robin Verner Journaliste BFMTV