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Mortelle randonnée pour Lisanne et Kris au Panama

Kris Kremers et Lisanne Froon

Kris Kremers et Lisanne Froon - Selfie de Lisanne et Kris

VOYAGE AU BOUT DU MYSTERE - Deux touristes néerlandaises séjournant au Panama ont disparu au cours d'une excursion dans la montagne en avril 2014. Leurs os ont été retrouvés en juin suivant.

Il y a plusieurs manières de suivre le sentier qui fut fatal à Lisanne Froon et Kris Kremers en avril 2014. Comme un simple fait-divers, un accident rendu plus épais et plus sombre seulement parce qu’abrité sous la frondaison serrée d’une gigantesque forêt panaméenne, ou comme un assassinat sordide commis au milieu d’une terreur rappelant Le projet Blair Witch. Car la fin, nimbée de mystères, des deux jeunes filles tient bien du film d’horreur.

Peu importe le regard posé sur l’affaire des "filles perdues du Panama", comme la presse les a surnommées, il faut en tout cas la voir pour ce qu’elle est: le drame à l'origine de la mort de deux très jeunes filles, à 9000 kilomètres de chez elles, dans les pires angoisses et le désespoir le plus profond.

Les yeux sur la montagne

Le 15 mars 2014 pourtant, c’est encore le temps des sourires. Lisanne Froon et Kris Kremers, respectivement 22 et 21 ans, qui vivent en colocation à Amersfoort aux Pays-Bas, s’envolent pour le Panama. Les deux jeunes filles viennent de terminer leurs études et il s’agit de fêter ça dignement. Kris tourne la page de ses études en éducation culturelle à la fac d’Utrecht, et Lisanne de son cursus en sciences appliquées. Ce voyage, qu’elles ont planifié plusieurs mois en amont, elles le veulent long de six semaines. Elles consacrent les deux premières au tourisme puis, le 31 mars, rallient Boquete, petite ville posée à l’extrême ouest du pays contre la frontière costaricaine. Là, elles emménagent chez l’habitant pour un mois. Le ton du séjour doit changer: elles sont censées donner des cours aux élèves d’une école locale. Mais l’intendance ne suit pas et leur "rentrée" est repoussée d’une semaine. Tant pis, pour tuer le temps, elles iront se frotter à la ceinture de montagnes qui toisent la commune.

Le 1er avril, comme elles l’annoncent d’ailleurs sur Facebook, elles entreprennent de gravir le Mirador, point culminant d’un sentier sans grande difficulté, connu sous le surnom d’ "El Pianista", à cause de ces degrés de pierre de couleurs qui dessinent un clavier. Les choses sérieuses sont pour le lendemain: les Néerlandaises se sont déjà attachées les services d’un guide pour une randonnée plus difficile encore.

Mais le 2 avril, le guide ne voit pas venir à lui ses clientes. Las d’attendre, il va les chercher dans leur location. Les quelques 19.000 habitants ne sont pas des étrangers les uns pour les autres, et chacun sait très bien qui héberge deux jeunes Hollandaises chez lui. La visite du guide achève de convaincre la famille qui loge les deux jeunes femmes que celles-ci ont disparu.

La "rivière du serpent" et le sac à dos

La police panaméenne est contactée. Commence alors un cycle de recherches intensives. Les hélicos fouillent le ciel, les battues plongent les têtes dans les buissons. Le 6 avril, des enquêteurs néerlandais débarquent, des chiens pisteurs au bras. Les familles des disparues les accompagnent. Elles proposent 30.000 dollars contre toute information permettant de retrouver Kris et Lisanne. Quelques jours plus tard, les familles quittent le Panama sans en savoir plus sur le destin de leurs filles.

C’est le 14 juin seulement, plus de deux mois après la disparition des deux amies, que les enquêteurs dévoilent une partie de leur sort aux yeux du monde en annonçant que le sac à dos bleu de Lisanne a été retrouvé. Une jeune femme d’un village voisin a fait la trouvaille à 9 kilomètres du sentier emprunté par les deux filles, sur les bords de la rivière "Culebra", rivière dite "du serpent". Elle jure aux autorités qu’elle ne l’y avait pourtant pas vu la veille. Autre bizarrerie: il est en parfait état, tout comme son contenu, alors que les mois de mai et juin sont parmi les plus pluvieux du Panama. A l’intérieur, tout est parfaitement rangé. On trouve deux soutiens-gorges, deux téléphones portables, deux paires de lunettes de soleil, une bouteille d’eau vide, un appareil photo Canon Powershot, le passeport de Lisanne et 83 dollars américains.

Flashs dans la nuit

Les investigations se concentrent sur les cartes mémoires. Celles du Canon montrent des jeunes filles souriantes le long des croches du "Pianista", ou au sommet du col Mirador. Parmi la rafale de clichés, les policiers identifient deux périodes. L’une s’achève avec la photo numérotée 508, prise le 1er avril à 13h58. On y voit Kris se retourner vers l’objectif, juchée sur de la rocaille.

La fameuse photo 508.
La fameuse photo 508. © Appareil de Lisanne et Kris.

La seconde commence curieusement avec la photo 510, comme si la 509 avait été effacée après coup. Sur les 90 photos qui s’enchaînent, la cadre spatio-temporel change dramatiquement: il fait nuit noire, et l’auteur des photos se trouve en pleine forêt. Les données dévoilent que cette série a été prise intégralement entre 1h et 4h du matin dans la nuit du 7 au 8 avril, soit une semaine après la photo 508. Ce laps d’une semaine demeure un mystère, tout comme le contenu des photos. Sur l’une, on distingue les cheveux roux de Kris, photographié par derrière, une autre dévoile un fossé, une troisième fige des branchages auxquels on a accroché de courts sacs plastiques oranges.

Ces photos sans intérêt apparent ont excité les spéculations des internautes sur les forums. Mais sans se perdre en égarements infinis, on peut noter quelques interrogations qui sont autant de pistes: s’agissait-il simplement de s’éclairer grâce à la lumière du flash? Essayait-on de marquer un endroit pour pouvoir y revenir plus tard? Cette dernière question nous pousse à en poser d’autres: l’une des jeunes filles était-elle blessée et désormais incapable de se déplacer? Pire, l’une d’elles était-elle morte?

L'une des photos nocturnes, montrant ici les cheveux de Kris.
L'une des photos nocturnes, montrant ici les cheveux de Kris. © Appareil de Lisanne et Kris

Les os dans la jungle

L’examen des téléphones inclinent en tout cas dans le sens d’un problème physique pour Kris ou Lisanne. Ainsi, le 1er avril à 16h39, le portable de Kris tente d’appeler le 1-1-2, soit le numéro d’urgence néerlandais. Pendant les jours suivants, les deux téléphones mobiles multiplieront les appels vers ce numéro, voire le 9-1-1 américain, sans jamais de succès. Les enquêteurs affirment cependant que les deux téléphones ont de temps à autres activé les signaux d’antennes-relais sans toutefois que les jeunes filles, visiblement inconscientes de l’occasion, ne cherchent alors à passer de coup de fil. Il semble que le portable de Lisanne soit tombé en rade de batterie le 5 avril à 5h56. Entre le 6 avril et le 11 avril, quelqu’un tente à plusieurs reprises d’utiliser le portable de Kris en entrant un mot de passe, en vain. Des échecs qui démontrent sans doute que Kris n’est plus en possession de son portable ou ne peut plus communiquer son mot de passe. On opère en revanche quelques appels d’urgence, qui ne nécessitent pas de parvenir à la page d’accueil du téléphone, là encore en pure perte. A 11h56 le 11 avril, le portable de Kris est éteint définitivement.

Les recherches numériques ne délivreront plus d’autre souvenir. Mais cette première avancée pousse l’enquête et bientôt on retrouve le short en jean de Kris, soigneusement plié sur les bords de la rivière Culebra. Puis neuf jours après la découverte du sac de Lisanne, des os dissipent les derniers espoirs. Disséminés à des endroits différents, jusqu’à 13 kilomètres des bords de la rivière, ils appartiennent aux deux voyageuses: on compte le pelvis et une côte de Kris, un fémur et un tibia de Lisanne ainsi que son pied droit encore fiché dans l’une de ses chaussures de randonnée. L’autopsie relève de nombreuses fractures sur le pied, consécutives à un choc extrême, peut-être une chute d’une grande hauteur.

Une zone à risques

C’est la raison pour laquelle la police panaméenne n’ouvre pas d’enquête criminelle: elle postule que les Néerlandaises ont voulu traversé un "monkey bridge" (c’est-à-dire un pont constitué d’un simple câble tendu entre deux rives et soutenu par deux cordes), sont tombées, la rivière se chargeant de disperser les corps et les os. Mais cette thèse comporte de nombreuses zones d’ombre. Frank Van Der Goot, enquêteur scientifique ayant intégré l’équipe néerlandaise dépêchée sur place, a ainsi estimé devant la caméra de l’émission américaine Lost In The Wild : "C’est absolument impossible qu’elles soient montées sur le ‘monkey bridge’. Elles n’auraient pas pris un risque pareil". Le même homme s’étonne encore aujourd’hui de l’absence de témoignage sur cette mortelle randonnée: "Sur ce sentier, il y a des fermes. On ne peut pas ne pas vous remarquer. C’est comme si vous traversiez le jardin des gens".

Le podcast québécois Distorsion a dédié deux épisodes à cette affaire. Dans l'une de ces émissions, les animateurs ont échangé avec Romain Casalta, étudiant en droit qui s'était rendu sur place afin de tenter de mieux comprendre l'affaire (ses articles ont été publiés sur le blog de CamilleG). Il est apparu au cours de cet entretien que le guide touristique dont Lisanne et Kris avaient sollicité les services pour le 2 avril jouissait d’une réputation pour le moins contrastée. Alors âgé d’une soixantaine d’années, il ne travaillait que pour des femmes et la rumeur publique lui prête un comportement insistant à l’égard de ses clientes. Mais cette voie ne débouchera jamais en-dehors de la rumeur : il ne sera pas inquiété.

L’un des journalistes du site d’information américain le Daily Beast a écrit une série d’articles sur les cas de Lisanne et Kris, après avoir lui-même enquêté sur place. Il y soutient notamment qu’une vingtaine de personnes ont disparu ou ont été retrouvées assassinées dans cette même région de l’ouest du Panama, citant notamment le cas de Catherine Johannet, touriste américaine de 23 ans, gisant étranglée près d’une plage le 5 février 2017, trois jours après avoir donné d’ultimes signes de vie. Mais le parallèle s’arrête ici. Un adolescent des environs a été condamné pour le meurtre de Catherine Johannet. Officiellement, Lisanne Froon et Kris Kremers, quant à elles, ont été - à moins que de nouveaux éléments ne trouvent leur place dans le dossier - victimes d’une insondable malchance et d’une jungle aux secrets impénétrables. 

BFMTV.com vous propose cet été de revivre d'authentiques voyages dans l'inconnu et l'inexplicable. Disparitions soudaines, morts défiant toute logique apparente, cadavres refusant de livrer leurs secrets et parfois jusqu'à leur nom, les faits-divers regorgent d'histoires restées sans réponse. Nous avons sélectionné cinq de ces drames, parmi les plus troublants. Voici le premier épisode de notre série.

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Robin Verner
Robin Verner Journaliste BFMTV