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"Il a joué au football avec le corps": le père adoptif de la petite Andrea jugé 23 ans après la mort du nourrisson

Le tribunal judiciaire de Valence (photo d'illustration).

Le tribunal judiciaire de Valence (photo d'illustration). - Street View

Cyril S. comparaît à partir de ce lundi devant la cour d'assises de Valence pour avoir commis des violences sur la fille de sa compagne, âgée de 2 mois. L'enfant est mort. Les faits se sont déroulés en 1998.

Des lésions cérébrales très importantes, des lésions bilatérales, un hématome sous-dural, des ecchymoses encéphaliques... Derrière ces termes, peu compréhensibles pour le grand public, énumérés par le médecin en charge de l'autopsie de la petite Andrea, se cache en réalité un déferlement de violences. Un syndrome du bébé secoué, suivi de coups qui ont entraîné la mort, il y a maintenant près de 23 ans, de cette petite fille alors âgée de deux mois.

A partir de ce lundi, Cyril S., aujourd'hui âgé de 43 ans, comparaît devant la cour d'assises de la Drôme pour "violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner". Une circonstance aggravante a été retenue par la juge d'instruction du tribunal de Valence, à savoir que ce crime a été commis sur une mineure de moins de 15 ans par une personne ayant autorité sur la victime.

Graves brûlures à l'abdomen

Sur le papier, la rencontre entre Carla V. et Cyril S. en novembre 1997 semble être une chance pour la jeune femme alors âgée de 24 ans et enceinte de sept mois. Carla V. a fugué à de nombreuses reprises pendant son adolescence, abandonnée par le père biologique de l'enfant, elle est sans domicile fixe à cette époque. Ne se faisant pas suivre pendant sa grossesse, elle accouchera "dans un état d'hygiène déplorable", se rappelle le personnel médical de la Pitié-Salpêtrière. Son nouveau compagnon est lui présent, et accepte de reconnaître l'enfant.

Rapidement, ce qui semble être un nouveau départ pour la jeune mère est finalement teinté d'emprise, de violences verbales puis physiques. Hébergé dans un premier temps chez des amis ou de la famille, le couple part vivre au Portugal, où les grands-parents de Carla V. résident. Ils s'installent dans la maison de la mère de la jeune femme, à son insu, avant de déménager pour un appartement. Carla V. dira aux enquêteurs que son compagnon, âgé alors de 21 ans, "voulait l'éloigner de sa famille avec laquelle il ne s'entendait pas".

Sur place, le nourrisson, né en janvier 1998, est délaissé. Selon le grand-père de la jeune femme, le couple sort toute la nuit, laissant la petite Andrea seule. Une version corroborée par le patron du bar situé en-dessous de l'appartement occupé par Carla V. et Cyril S. L'enfant "semblait mal nourrie et peu vêtue pour la saison", dit encore le gérant aux enquêteurs portugais. Pire, les grands-parents avaient remarqué des lésions au visage de l'enfant, mais surtout de graves brûlures sur son ventre.

"Il jouait au football avec son petit corps"

Le 18 mars 1998, c'est en larmes que Carla V. se présente devant le gérant du bar, car sa fille ne respire plus. Derrière elle, Cyril S. tient l'enfant dans une couverture. Le commerçant les emmène immédiatement à l'hôpital. Dans le coma à son arrivée, l'enfant va décéder le 1er avril à l'âge de 2 mois et 19 jours. L'explication donnée par les parents est une chute du nourrisson depuis sa table à langer. Une version imposée, selon Carla V., par son compagnon. Entre-temps, les grands-parents sont venus signaler les mauvais traitements à la police locale. Sans assister à l'enterrement de l'enfant, le couple s'enfuit en France.

Face aux enquêteurs, placée en garde à vue les premiers temps de l'enquête, Carla V. a raconté les violences morales qu'elle a subies, son compagnon l'empêchant de s'occuper d'Andrea quand celle-ci pleurait, au risque de recevoir son assiette dans le visage. Elle a surtout évoqué les heures qui ont précédé l'hospitalisation de sa fille. De manière circonstanciée, et à plusieurs reprises au fil d'une procédure longue de 22 ans, elle a décrit "l'énervement" de son compagnon face aux pleurs de l'enfant, ses "cris" pour qu'elle arrête de pleurer, avant ce moment où il l'a "balancée comme un sac sur le canapé".

L'ordonnance de mise en accusation, que BFMTV a pu consulter, indique que l'enfant a ensuite reçu un coup de pied. Lors d'une autre audition, Carla V. dira même que Cyril S. "jouait au football avec son petit corps."

Ne pas laisser le crime "impuni"

L'affaire est transmise à la justice française en 1999. Cette même année, Carla V., qui est sortie de l'emprise de Cyril S. avec l'aide de son nouveau compagnon, porte plainte. La procédure va être longue. De 2001 à 2003, pas moins de trois parquets vont être saisis, avant qu'en 2010, "après un temps de latence difficilement explicable" selon la juge d'instruction, le dernier parquet saisi, celui de Pontoise, ne décide de classer l'affaire "pour extinction de l'action publique". En 2012, Clara V., veuve et mère de deux enfants, décide d'écrire au parquet de Paris pour relancer la procédure. Des actes d'enquête ralentis par les changements de domicile du suspect et par ses "carences aux convocations", qui vont aboutir en 2019 à son renvoi devant une cour d'assises.

"Elle ne voulait pas que ce crime reste impuni, explique aujourd'hui l'avocate de Carla V., Me Laure-Alice Bouvier. Elle n'a jamais lâché sa fille. Elle a besoin de cette audience pour faire son deuil."

De son côté, Cyril S., décrit comme pouvant être "agressif verbalement", "violent physiquement" par plusieurs de ses proches, dont ses partenaires successives, a reconnu être à l'origine des brûlures sur l'abdomen de la petite Andrea, causées par le jet du mitigeur mal réglé. A ses nouvelles compagnes, le père de trois enfant, de trois femmes différentes, parlera de la mort de la petite fille, évoquant un accident dans le train les emmenant au Portugal. Il précisera que la mère de l'enfant s'était suicidée après le drame. En revanche, s'il reconnaît la gravité des lésions du nourrisson, il a expliqué ne pas se souvenir du jour du drame, se revoyant seulement avec l'enfant dans les bras enveloppé dans une couverture. Contacté, son avocat n'a pas répondu à nos sollicitations.

Pour les experts psychologues et psychiatres, ces troubles sélectifs de la mémoire trouveraient leur origine dans "un mécanisme de défense". Au cours de ce procès, le débat pourrait se porter sur ces expertises tandis que les professionnels consultés ne concluent pas au même risque de récidive. Pour l'un, Cyril S. est réadaptable, pour l'autre cet état de dangerosité ne peut être écarté, en raison d'une personnalité dite "borderline", qui se traduit notamment par une instabilité dans les relations sociales ou dans les humeurs. Le psychologue conclut que le fait d'avoir reconnue la petite Andrea a pu donner "un sentiment de toute puissance" sur cette enfant à Cyril S.. Il encourt jusqu'à 20 ans de réclusion criminelle.

https://twitter.com/justinecj Justine Chevalier Journaliste police-justice BFMTV