BFMTV

"On est tombé dans l’enfer": la mère de Julie, qui accuse 20 pompiers de viol, témoigne

Corinne Leriche se bat aux côtés de sa fille qui accuse vingt pompiers d'avoir abusé d'elle alors qu'elle avait moins de 15 ans.

Corinne Leriche se bat aux côtés de sa fille qui accuse vingt pompiers d'avoir abusé d'elle alors qu'elle avait moins de 15 ans. - Ambre Lepoivre

Julie accuse des pompiers d'avoir abusé d'elle sexuellement quand elle avait entre 13 et 15 ans. Trois d'entre eux sont poursuivis pour "atteintes sexuelles", elle demande une requalification pour "viol". La cour de cassation doit se prononcer ce mercredi.

"C’est inenvisageable qu’ils ne soient pas dans le viseur de la justice." L’arrêt que s’apprête à rendre la cour de cassation ce mercredi est primordial pour Corinne Leriche et sa fille, Julie*. La plus haute juridiction judiciaire doit se prononcer sur le pourvoi formé par la plaignante, âgée de 26 ans. Cette dernière accuse vingt pompiers de lui avoir imposé des relations sexuelles non consenties de ses 13 ans à ses 15 ans.

Parmi eux, la chambre de l’instruction a décidé d’en poursuivre trois pour "atteintes sexuelles", une décision validée par la cour d’appel de Versailles. Julie réclame que la cour de cassation casse cet arrêt dans l’optique que les faits soient ensuite requalifiés en "viols", passant ainsi d’un délit à un crime, et que les dix-sept autres pompiers visés soient, à leur tour, poursuivis.

"Ils ont tous reconnu avoir eu des relations sexuelles avec elle alors qu'elle avait moins de 15 ans et qu'elle suivait un lourd traitement médicamenteux qui la mettait dans un état de léthargie!", s’offusque la mère de la plaignante qui ne comprend pas la position de la justice, près de onze ans après le début de l’instruction.

"On tombe dans l’enfer"

Le 31 août 2010, Corinne Leriche accompagne sa fille au commissariat de L’Haÿ-les-Roses pour déposer plainte: elle dit avoir subi les viols, souvent en réunion, de vingt pompiers entre janvier 2009 et juillet 2010. Tout commence par un malaise de la jeune fille à l’école en avril 2008. Les pompiers sont dépêchés sur place et Julie fait la connaissance de Pierre C. Ils échangent leurs numéros et entament une relation numérique.

En parallèle, Julie enchaîne les crises de tétanie: "Elle se retrouvait par terre, crispée, ses articulations se mettaient dans tous les sens", nous raconte sa mère qui ne comprenait pas, à l’époque, les raisons de ces convulsions. L’état de l’adolescente nécessite de nombreuses interventions des pompiers: plus de 130 entre 2008 et 2010.

"La première année, c’était quasiment tous les jours. A force de les voir, elle a créé un lien de confiance avec eux. Ce sont des pompiers, moi aussi je leur faisais entièrement confiance", souligne Corinne Leriche qui "laissait partir [s]a fille dans leur camion sans aucun soupçon".

Angoisses, dépression et tentatives de suicide

Malgré leur aide, l’état de Julie empire: "On est tombé dans l’enfer", glisse sa mère qui ne se détache pas de cette affaire depuis plus de dix ans. Julie se scarifie, verbalise des pensées noires et multiplie les tentatives de suicide. Elle est à ce jour handicapée à 80% après s’être défenestrée, se cassant trois vertèbres. Chez les Leriche, l’incompréhension est totale. Jusqu’à cette fameuse plainte et la description d’une scène - parmi d'autres - particulièrement traumatisante.

En novembre 2009, Pierre C. la récupère en voiture et l’emmène à son domicile où deux autres pompiers les rejoignent. Julie affirme avoir subi ce jour-là un premier viol collectif, avant que d’autres ne suivent. Au cours de l'instruction, elle exprime de "façon réitérée son absence de consentement" à ces épisodes, est-il précisé dans l'ordonnance du juge d'instruction. Une position que récusent les trois mis en cause, assurant que l'adolescente - de moins de 15 ans - "n'a manifesté aucune réticence".

Interrogés par le juge d’instruction en 2014, ils éludent d'abord les relations sexuelles avec elle, avant de changer de version et de déclarer que Julie a elle-même "verbalisé à plusieurs reprises son désir" de passer à l’acte. Tous trois ont initialement été mis en examen pour "viols et agressions sexuelles sur mineure de 15 ans en réunion". Mais en juillet 2019, le juge a finalement requalifié les faits en "atteintes sexuelles, sans violence, contrainte, menace ni surprise sur mineure de quinze ans par plusieurs personnes".

"Durant l’instruction, il y a eu une analyse rigoureuse des comportements des mis en cause et de la plaignante et cet examen a permis d’établir que l’absence de consentement de la plaignante était difficilement caractérisable", expose à BFMTV.com Me Guillaume Valdelièvre, l’avocat de deux des trois pompiers poursuivis pour "atteintes sexuelles".

En cause notamment, les variations de Julie dans ses déclarations. La jeune fille a d’abord reconnu avoir eu une relation consentie avec Pierre C. et a confié, lors de sa première audition devant la police, ne pas avoir expressément manifesté son refus avant et pendant les ébats.

"Elle était leur objet sexuel"

"En réalité, elle a été brimée par l’officier qui lui a dit que si elle n’avait pas crié, pas mordu, ça ne pouvait pas être un viol. Puis, elle a été entendue plus tard par une policière et, auprès d’elle, Julie a réussi à dire ce qui s’était vraiment passé. Ce n’est pas un changement de version, c’est juste qu’elle est parvenue à se confier", insiste sa mère qui martelle:

"Il n’y a pas eu de relation amoureuse, elle était leur objet sexuel. D’ailleurs ils la surnommaient 'la coch' [contraction de 'cochonne', ndlr] et faisaient tourner son numéro de téléphone dans les casernes de la région parisienne", déplore Corinne Leriche.

Murielle Salmona est psychiatre et suit Julie depuis 2010. Convoquée par le juge d’instruction en 2012, elle dépeint une adolescente "traumatisée avec une souffrance très importante" qu’elle analyse comme "une réponse normale et universelle à des violences (...) tout à fait compatible avec les faits qu’elle a pu rapporter". La spécialiste - qui voit encore Julie plusieurs fois par semaine - fait également état de ses angoisses:

"Elle a très peur de croiser un camion de pompiers ou une personne qu’elle désigne comme auteur de violences."

Expertises psychiatriques contradictoires

Mais là aussi, une autre version lui est opposée. Celle de l’expert psychiatre désigné par la justice dans le cadre de cette instruction. En 2013, le Dr Paul Bensussan décèle "des traits de personnalité franchement pathologiques, de registre histrionique" et estime que "la pathologie présentée par Julie influe directement sur la fiabilité de son discours", avec une "propension à la fabulation" "pouvant mêler fantasmes et réalité", rapporte France inter. Un rapport extrêmement décrié par la plaignante et ses nombreux soutiens associatifs et militants.

Corinne Leriche lors d'une manifestation de soutien à sa fille, le 18 novembre 2020.
Corinne Leriche lors d'une manifestation de soutien à sa fille, le 18 novembre 2020. © THOMAS SAMSON
Contacté par BFMTV.com, Paul Bensussan n’a pas souhaité s’exprimer ni répondre à nos questions. "Cette affaire est pendante devant la Cour de cassation et je suis tenu au secret et à un devoir de réserve", explique-t-il. L'expert psychiatre précise simplement que "ce qui a été restitué d’un rapport fort de 145 pages est outrageusement simplificateur et que les propos qu’on [lui] prête ne sont pas les [s]iens".

Depuis 2010, les obstacles s’élèvent dans le combat judiciaire de Julie et Corinne Leriche qui espèrent voir l’arrêt de la cour d’appel de Versailles cassé ce mercredi. "Je tiens parce que je me dis qu’ils vont tous finir par passer devant la justice", souffle la mère. "Je tiens pour ma fille, si je craque, tout s’effondre."

*Le prénom a été modifié

Ambre Lepoivre Journaliste BFMTV