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#JusticepourJulie: pourquoi cette affaire suscite l'indignation

Un rassemblement en soutien à Julie, qui accuse une vingtaine de pompiers de l'avoir violée lorsqu'elle était mineure, à Paris le 18 novembre 2020.

Un rassemblement en soutien à Julie, qui accuse une vingtaine de pompiers de l'avoir violée lorsqu'elle était mineure, à Paris le 18 novembre 2020. - Thomas Samson

La cour de cassation examine ce mercredi le pourvoi formulé par Julie, une jeune femme qui accuse 22 pompiers de viol. Pour l'heure, seuls trois d'entre eux sont renvoyés devant un tribunal, pour atteinte sexuelle.

Ce mercredi, les quelque 250.000 signataires de la pétition en faveur de Julie*, qui accuse 22 pompiers de l'avoir violée lorsqu'elle était mineure, suivront les débats devant la cour de cassation. La plus haute juridiction dans l'ordre judiciaire français va examiner le pourvoi déposé par la jeune femme pour réclamer que ces agresseurs soient poursuivis pour les faits qu'elle dénonce. Pour l'instant, la justice a renvoyé trois pompiers devant un tribunal correctionnel pour "atteintes sexuelles" et non pour "viol".

"Violeurs partout, justice nulle part", "La victime, c'est Julie" ou encore "Julie, on te croit", autant de slogans qui ont été criés dimanche dans les rues de plusieurs villes de France - comme à Paris, Versailles, Lyon, Marseille, Avignon, La Rochelle ou encore Strasbourg - à l'occasion de rassemblements en soutien à la jeune femme aujourd'hui âgée de 25 ans. Un nouvel appel à se rassembler devant la cour de cassation a été lancé pour ce mardi à 10 heures. En quelques mois, le cas de Julie est devenu un symbole pour dénoncer ce que les participants à ces rassemblements ont qualifié de "culture du viol". Ils souhaitent que la question du consentement soit à nouveau posée.

État psychique fragile

La jeune femme a porté plainte il y a dix ans. Elle dit avoir été violée par une vingtaine de pompiers à de multiples reprises alors qu'elle était âgée de 13 à 15 ans, entre 2008 et 2010. Tentative de suicide, état dépressif, durant cette période, son état de santé psychique avait nécessité plus de 130 interventions des pompiers. C'est d'ailleurs au cours de la première intervention, pour une crise de tétanie, que l'un des pompiers lui demande son numéro de portable. Un homme avec qui elle va avoir des relations suivies pendant un an, non consenties selon la jeune fille.

En 2010, lorsqu'elle dépose plainte, Julie évoque plusieurs relations sexuelles avec ce pompier. Une fois, les faits se sont déroulés au domicile de ses parents, derrière la porte close de sa chambre, où il lui a imposé une fellation. Un autre jour, ce dernier reconnaît l'avoir fait venir chez lui, alors que deux autres pompiers se trouvaient déjà sur place. Le numéro de Julie est ensuite passé de main en main. La jeune fille recevait des messages d'inconnus souhaitant la rencontrer. Deux d'entre eux lui ont donné rendez-vous sur un parking, où ils ont eu une relation sexuelle simultanée avec l'adolescente. A chaque fois, les pompiers, tous âgés d'une vingtaine d'années et affectés pour la plupart à la caserne de Bourg-la-Reine, dans les Hauts-de-Seine, disent que Julie était consentante.

Abolition du discernement

A l'époque, Julie suit un lourd traitement médicamenteux, à base d'antidépresseurs, anxiolytiques, neuroleptiques, prescrit par des pédopsychiatres. Moquée, harcelée à l'école, la jeune adolescente, décrite comme une enfant précoce, est dépressive, à tendance suicidaire. Elle tentera à plusieurs reprises de mettre fin à ses jours. Il lui est arrivé de répondre aux sollicitations. Son traitement avait d'ailleurs pour effet secondaire d'exacerber sa libido. "La place de l'adulte est de dire non, juge auprès de BFMTV un connaisseur du dossier. Elle était dans un état de vulnérabilité profonde qui fait qu'elle ne pouvait pas être consentante." Un expert psychiatrique a ainsi conclu que les médicaments qu'elle prenait étaient de nature à abolir son discernement.

"Est-ce qu'on pouvait le voir? Nous, non. Mais un pompier, oui, poursuit cette source proche du dossier. C'est un scandale d'État."

Une affaire "symbolique"

Au bout de 10 ans d'instruction, parasitée par une succession de juges d'instruction, le dernier magistrat en charge du dossier a décidé de renvoyer trois pompiers, déqualifiant les faits en "atteintes sexuelles", punies de sept ans d'emprisonnement contre 20 ans pour un viol. Les autres pompiers n'ont jamais été entendus par les juges. La justice considérant que la répétition des rendez-vous et les messages envoyés par la jeune fille constituaient un caractère consenti à ces rapports.

Cette décision a été confirmée en novembre dernier par la chambre de l'instruction de la cour d'appel de Versailles, qui là encore a estimé que les relations étaient consenties. Mais pour Julie, soutenue par des associations de défense des femmes et des associations féministes, les faits dénoncés sont bien constitutifs de viol, c'est-à-dire, en terme de droit, "un acte de pénétration commis par violence, contrainte, menace ou surprise".

"Pourquoi cherche-t-on à savoir si la victime est consentante, ce n'est pas inscrit dans la loi, s'étonne auprès de BFMTV Suzy Rojtman, porte-parole du Collectif national pour les droits des femmes. Il faut braquer le projecteur sur l'agresseur. Cette affaire est vraiment symbolique des problèmes de la justice, une justice patriarcale. Et malheureusement, la société ne progresse qu'avec des affaires comme celle de Julie."

Pour le Collectif national pour les droits des femmes, le législateur doit fixer un âge en dessous duquel la question du consentement serait automatiquement évacuée, tandis que certains pompiers ont reconnu connaître l'âge de la jeune fille au moment des faits. "On a considéré qu'une enfant de moins de 15 ans pouvait être consentante, à aucun moment on ne reconnaît sa vulnérabilité, déplore à son tour Sandrine Rousseau, l'ancienne porte-parole d'Europe écologie les Verts et candidate à la présidentielle de 2022. Cela revient à considérer que c'est son comportement qui est responsable des faits."

"Le cas de Julie est emblématique de la manière dont on traite les violences sexuelles en France", poursuit-elle.

"Déni de justice"

Outre l'absence de fixation d'un seuil d'âge de consentement, Sandrine Rousseau dénonce le fait que de trop nombreuses affaires de "viol" soient requalifiées en "agression sexuelle". "Il n'y a aucune raison de requalifier ces faits, c'est un déni de justice", martèle la femme politique. En novembre dernier, l'avocat de Julie à l'époque, Jean Tamalet, a estimé que la décision de la cour d'appel de Versailles "ne fait pas honneur à la justice française dans sa conception de ce qu'est un viol et démontre une fois encore que nous avons un retard énorme dans l'écoute des victimes en la matière et de ce qu'est un consentement à un acte sexuel".

Pour les associations, le cas de Julie serait également symptomatique en matière d'expertise psychiatrique. L'expert qui a examiné la jeune fille parle d'"hystérie" pour qualifier son comportement. "Un cliché du 19e siècle, s'exclame Sandrine Rousseau. Il déborde du cadre juridique alors qu'une expertise psychiatrique a juste pour fonction d'établir les dégâts psychiques d'une victime." L'écologiste appelle à une "réforme massive des experts psychiatres". En attendant, la cour de cassation aura elle à trancher si les critères constitutifs du viol peuvent ou non être retenus dans cette affaire.

* Le prénom a été modifié

https://twitter.com/justinecj Justine Chevalier Journaliste police-justice BFMTV