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Mourad Farès, l’influent "recruteur de jihadistes" condamné à 22 ans de prison 

Mourad Farès dans le box des accusés de la cour d'assises spéciale de Paris, le 20 janvier 2020.

Mourad Farès dans le box des accusés de la cour d'assises spéciale de Paris, le 20 janvier 2020. - Benoit PEYRUCQ / AFP

Le ministère public avait également requis 22 ans de prison à l'encontre de ce Savoyard de 35 ans, accusé d'avoir été "un passeur essentiel de francophones" vers la Syrie.

Pas plus un "gourou", qu'un "recruteur". Tout juste un "facilitateur". Mourad Farès, 35 ans, était jugé depuis lundi devant la cour d'assises spéciale de Paris pour avoir enrôlé des dizaines de Français à partir combattre en Syrie. Il a été condamné dans la nuit de vendredi à samedi à 22 années de prison pour "participation à une association de malfaiteurs terroriste", "direction ou organisation d'une association de malfaiteurs terroriste" et "financement d'entreprise terroriste." 

"Un passeur essentiel de francophones"

Repéré dès 2013 par les services de renseignement, Mourad Farès a encouragé, lors de réunions ou sur les réseaux sociaux, de jeunes musulmans à faire leur hijra - départ en terre sainte -, puis le djihad. Dans le box, l'accusé reconnaît avoir "aidé plusieurs personnes à passer à la frontière", mais prétend que "ce n'était pas une activité à plein temps".

Sur zone, il rejoint Daesh en Irak et au Levant (EIIL), puis le Front Al-Nosra, où il prend un rôle de premier plan à la tête d'un groupe de combattants. "Malheureusement j’ai participé activement à certaines logistiques du groupe", concède-t-il, tout en niant une quelconque "prétention à être chef". 

Cette "version simpliste" n'a pas convaincu l'avocate générale, demandant dans ses réquisitions une peine de 22 ans de prison, assortie d'une peine de sûreté des deux tiers. Si le ministère public a convenu que le Savoyard n'était pas "le plus grand des guerriers", il a été "un passeur essentiel de francophones", a-t-elle martelé.

"Avec ou sans lui, je serais parti"

Car le nom de Mourad Farès est revenu dans plusieurs dossiers de filières jihadistes, dans lesquels des combattants ont accablé l'accusé. Quatre années plus tard, ces mêmes individus, dont la plupart ont été condamnés dans la filière dite de Strasbourg, ont affiché une mémoire sélective et minimisé l’importance de leur “collègue”. Il n’avait "pas des pouvoirs de recruteur ou de gourou", répètent-ils à la cour. Karim Mohamed-Aggad, frère de l’un des kamikazes du Bataclan certifie que:

"Mourad n’est pas venu nous mettre la pression avec un couteau sous la gorge. Avec ou sans lui, je serais parti en Syrie pour combattre le régime de Bachar Al-Assad."

Tout juste le présentent-ils comme un "facilitateur": “Grâce à lui, on avait un pied-à-terre en Syrie”, abrège Miloud Maalmi.

"Être gay dans une famille musulmane, ça ne se fait pas"

Comment l'accusé est-il devenu cet "élément déterminant" dans l'acheminement de jihadistes? Dans un vocabulaire soutenu, Mourad Farès s’est d'abord épanché sans difficulté sur son enfance heureuse à Thonon-les-Bains en Haute-Savoie au sein d'une famille musulmane dont "la seule pratique religieuse suivie est de faire le Ramadan". Il n'a pu en revanche soutenir le regard lorsque la question de son orientation sexuelle est arrivée dans les débats. Après son bac, l'étudiant fréquente des boîtes de nuit gay, entretient des relations avec des hommes, sérieuses, mais cachées: 

"Être gay dans une famille musulmane, ça ne se fait pas", selon les commentaires d’un ami. 

Dans le box, il élude le sujet: "Si le procès avait été à huis clos, j’aurais été plus à l’aise pour en parler", répète-t-il, un œil vers les journalistes, avant de baisser la tête.

À la suite d'un décès familial, puis d’une rupture douloureuse, il se met "en quête de spiritualité" et trouve des réponses dans des vidéos YouTube, sur la chaîne d’un certain Omar Diaby, prêcheur intégriste niçois d’origine sénégalaise. Outre les vidéos complotistes, ce dernier diffuse des appels au jihad qui trouvent progressivement un écho chez Mourad Farès. Le prédicateur, qu'il considère alors comme un "érudit" l’encourage à rejoindre la Syrie pour expier ses péchés, c’est-à-dire son homosexualité.

"Il n’avait rien à faire là-bas"

Ce changement progressif est passé inaperçu auprès de ses parents: "Quelqu’un lui a tourné la tête", clame le père de l’accusé, visiblement dépassé. "Il n’avait rien à faire là-bas." Un sentiment partagé par son fils, qui se désolidarise de l’EIIL à la fin de l’année 2013, dénonçant leurs agissements, à tel point que "sa tête a été mise à prix", rapporte un témoin. Visé par un mandat d’arrêt international, il contacte la DGSI alors qu’il est incarcéré dans un centre de rétention turc. Il promet alors de collaborer en échange d'un rapatriement.

Incarcéré à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis depuis son expulsion de la Turquie, Mourad Farès a repris les études et validé un Master 1 en mathématiques. Les éloges pleuvent sur cet "élève brillant", aux "capacités intellectuelles évidentes", qui "aurait eu toute sa place en classe préparatoire aux grandes écoles". Il garantit avoir pris de la distance avec l’islam radical: "Avec mon expérience en Syrie, j’ai pu me rendre compte de la fausseté de cette idéologie qui mène au jihadisme et au terrorisme.” Durant les cinq jours d'audience, l'ex-jihadiste a fait preuve de repentance: “Je tiens à dire que je regrette complètement, je me demande comment je n'ai pas compris ce qui n’allait pas plus tôt."

Esther Paolini