BFMTV

Mediator: trois questions pour comprendre les enjeux d'un procès hors normes

Dix ans après la révélation du scandale du Mediator, les laboratoires Servier et l’ANSM comparaissent à partir de ce lundi devant le tribunal correctionnel de Paris pour des faits allant de "l'escroquerie" à "l'homicide involontaire". En cause: la commercialisation de ce médicament antidiabète soupçonné d’avoir entraîné la mort de plus de 2000 personnes.

2684 parties civiles, 23 prévenus et plus de 100 témoins vont participer au procès du Mediator pendant les six prochains mois. Les audiences commencent ce lundi devant le tribunal correctionnel de Paris, près de dix ans après le retrait du marché du médicament des laboratoires Servier à l'origine de graves lésions cardiaques.

Retour sur cette affaire aux dimensions exceptionnelles, tant par sa durée que par le nombre de victimes et de parties civiles.

  • Qu’est-ce-que le Mediator?

Pendant les 33 années de sa commercialisation, de 1976 à 2009, le Mediator, substance chimique proche de l'amphétamine, est présenté comme un antidiabétique, commercialisé sous le nom de benfluorex. A l'origine destiné aux diabétiques en surpoids, ce médicament aux propriétés anorexigènes a surtout été prescrit comme coupe-faim.

Les juges d’instruction pointent la volonté du groupe Servier de dissimuler la réalité pharmacologique du Mediator alors même que deux produits cousins, le Ponderal et l'Isomeride, ont été retirés du marché dès 1997 "par extrême précaution".

  • Comment l'affaire a-t-elle éclaté?

En 1999, un premier cas de "valvulopathie", dysfonctionnement des valves cardiaques, est décelé chez une personne prenant du Mediator. Huit ans plus tard, l'Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps, devenue ANSM) recommande de ne plus le prescrire comme coupe-faim.

La même année, Irène Frachon, pneumologue à Brest, entame des recherches sur les dangereux effets cardiaques du médicament. Elle publie en 2010 son enquête "médico-policière" dans le livre Mediator 150 mg, combien de morts?.

Pour elle, les laboratoires ont sciemment caché la dangerosité du Mediator. "J'ai passé énormément de temps à analyser des dossiers. Et cela m'a sauté aux yeux. Il était totalement incroyable que ce poison soit encore en circulation! Je voyais des gens mourants, et j'ai vu le coupable", dénonce-t-elle dans les colonnes du Parisien.

Ce lundi sur notre antenne, elle interroge: "On sait que c’est un poison, pourquoi vous ne l’avez pas dit alors que vous le saviez?"
  • Qui est jugé à partir de ce lundi?

L’affaire tourne au scandale sanitaire. Le médicament est retiré du marché en 2009. Un an plus tard, l'Afssaps évalue à plus de 500 les décès dus à ce médicament. Une autre estimation évoque, un mois plus tard, entre 1000 et 2000 morts; selon une expertise judiciaire, les chiffres pourraient même grimper à 2100 morts. Une enquête s’ouvre à Paris en 2011 pour "tromperie aggravée, prise illégale d'intérêt" et "homicides et blessures involontaires", élargies des faits d'"escroquerie" en août de la même année.

Dix ans après la révélation du scandale, les laboratoires Servier et une galaxie de sociétés, l'Agence nationale de sécurité du médicament, des médecins et une ex-sénatrice, se retrouvent sur le banc des accusés, à partir de ce lundi.

Le groupe Servier devra répondre de sept infractions, dont "escroquerie" au préjudice de la sécurité sociale et des mutuelles. Depuis le début du scandale, les laboratoires Servier affirment qu’ils n’ont jamais trompé personne. Selon eux, rien avant le retrait du marché du Mediator ne prouvait sa dangerosité.

"Evidemment que les laboratoires ne savaient pas que leur médicament provoquait des maladies cardiaques et c’est même extrêmement blessant pour tous ceux qui y ont travaillé d’être accusés d’avoir su ça et de ne pas avoir agi", réagit sur BFMTV François de Castro, avocat des laboratoires Servier.

De son côté, l'ANSM sera jugée pour "homicides et blessures involontaires" par "négligences" pour avoir tardé à suspendre le médicament, malgré une accumulation d'alertes sur les risques depuis le milieu des années 1990. Le groupe Servier et l'ANSM encourent des amendes et l'indemnisation de nombreuses victimes. Jusqu’au 30 avril 2020, 100 témoins défileront à la barre pour parvenir à une vérité judiciaire.

Ambre Lepoivre avec AFP