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Manifs pro-Gaza: pourquoi Paris et Sarcelles se sont embrasées

Des jeunes face aux forces de l'ordre, dimanche, à Sarcelles.

Des jeunes face aux forces de l'ordre, dimanche, à Sarcelles. - -

Forte présence de pro-israéliens radicaux à Paris, défiance des jeunes des cités envers la police, interdiction des rassemblements perçue négativement: des sociologues interrogés par BFMTV.com décryptent ce qu'il s'est passé ce week-end.

Bouts de trottoirs arrachés, voitures incendiées, épicerie casher attaquée. La France s’est réveillée sous le choc lundi après une série de violences à Paris et à Sarcelles samedi et dimanche, en marge de rassemblements pro-palestiniens qui avaient été interdits par la préfecture de police. Un phénomène exclusivement français? "Non, il existe des débordements de violences partout en Europe. Mais en France, du fait de la tradition de manifestations, ils ont plus d'occasions de s'exprimer", décrypte Christian Mouhanna, chercheur au CNRS, interrogé par BFMTV.com.

Fabien Jobard, sociologue spécialiste des violences urbaines, refuse cependant le terme de "débordements" pour qualifier les événements du week-end. "Il s’agit d’affrontements: des manifestants radicaux se sont persuadés que leurs adversaires attitrés étaient à un endroit et sont allés en découdre. La synagogue de Sarcelles était une cible bien précise. En voyant leurs adversaires, en l’occurrence la Ligue de défense juive (LDJ), protégés par un cordon de CRS, ils ont reporté leur colère sur des magasins juifs", analyse le chercheur auprès de BFMTV.com.

Des noyaux radicaux pro-Israël et pro-Palestine à Paris

Mais alors comment expliquer que dans les autres grandes villes, les manifestations pro-palestiniennes se soient déroulées sans incident notable? Fabien Jobard avance une hypothèse: "Il n’y a qu’à Paris et en Ile-de-France que l’on retrouve des militants juifs extrémistes publiquement hostiles à l’existence même de la Palestine, comme ceux de la LDJ. Ils se livrent une bataille sans relâche avec les radicaux pro-palestiniens, notamment sur les réseaux sociaux. La tentation d’aller en découdre est forte quand ils savent qu’ils ne sont pas loin les uns des autres, comme dimanche à Sarcelles, ou la semaine dernière rue de la Roquette", à Paris.

Christophe Soulliez, criminologue et responsable de l’Observatoire national de la délinquance, confirme à BFMTV.com cet aspect "viral". "Les réseaux sociaux permettent une mobilisation plus importante. Les ‘casseurs’ peuvent s’organiser plus facilement, et cela rend très difficile le travail d’anticipation des forces de l’ordre. On retrouve cet usage aussi bien du côté pro-Palestine que du côté pro-Israël". Il reconnaît cependant avoir ressenti, cette fois-ci, "une détermination plus forte que dans d'autres manifestations autour du conflit israélo-palestinien".

"Un paysan en colère plus 'légitime' qu'un jeune de cité"

Autre particularité du week-end, l’interdiction des deux rassemblements par la préfecture de police. Cela a-t-il pu déclencher de telles violences? Pour Christian Mouhanna, "l’interdiction a joué dans un sens négatif, et a généré une incompréhension." Mais elle ne suffit pas à expliquer cet embrasement. Comme le rappelle Fabien Jobard, l’interdiction d’une manifestation d’hostilité aux caricatures de Mahomet en septembre 2012 n’avait donné lieu à aucune violence, et le ministre de l’Intérieur de l’époque, Manuel Valls, avait même rendu "hommage à l’esprit républicain de la communauté musulmane" pour avoir respecté cette décision.

Les interdictions du week-end ont malgré tout suscité un certain malaise dans la classe politique, beaucoup s'interrogeant sur l’efficacité d'interdire de tels rassemblements. Une chose est certaine pour Christian Mouhanna, "elle a renforcé le sentiment d'exclusion ressenti par certains jeunes des quartiers populaires, qui s'identifient, à tort ou à raison, aux civils opprimés à Gaza". Des travaux menés par deux sociologues français en 2013 montrent d'ailleurs que "deux mineurs sur trois dans les quartiers sensibles déclarent se méfier de la police". Un climat de défiance qui a joué dans les affrontements ce week-end.

Christian Mouhounna rappelle cependant que "les radicaux concernent une infime minorité parmi les manifestants. Nous ne sommes pas dans des affrontements structurels permanents, et un Merah ne fait pas tous les jeunes de banlieue." La violence de ces affrontements n’est d’ailleurs pas "l’apanage des jeunes de cité", insiste le chercheur. "Quand il y a des manifestations d’agriculteurs ou de pêcheurs, elles sont parfois extrêmement violentes. Mais dans l’imagerie populaire, un paysan en colère est plus légitime qu’un jeune de cité."

Alexandra Gonzalez avec Joseph Sotinel