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Les coulisses de l'interview de Jawad Bendaoud

Le journaliste qui a filmé Jawad Bendaoud le 18 novembre 2015 raconte comment la scène s'est déroulée.

Un homme d’une trentaine d’années, les cheveux plaqués en arrière, un sac en bandoulière et cet air ahuri qui s’est affiché pendant des jours sur toutes les chaînes de télévisions. Cinq jours après les attentats du 13-Novembre qui ont fait 130 morts, l’arrivée de Jawad Bendaoud dans le paysage du terrorisme fait sortir la France, qui panse ses plaies, de sa stupeur. Pendant 1m30, devant les caméras de BFMTV, le jeune homme de 29 ans va tenter de se dédouaner.

"J'étais pas au courant que c'était des terroristes (…) On m’a demandé de rendre service, j’ai rendu service, monsieur", lance Jawad Bendaoud à la caméra. Des mots qui vont faire de lui la risée des réseaux sociaux, lui qui est désormais surnommé en prison "Century 21" ou "Stéphane Plaza".

"Fiche le camp d’ici"

Il aurait pu être un prévenu parmi d’autres, en tout cas comme les deux autres qui vont être jugés avec lui. Mais si le procès qui s’ouvre est déjà surnommé le "procès Jawad", c’est pour cette interview réalisée alors que les dernières balles et les dernières détonations viennent de se faire entendre au 48, rue de la République, à Saint-Denis. Il est 4h30-4h45, quand Timothée Le Blanc, journaliste à BFMTV, est contacté par la rédaction. Il est de permanence en cette période trouble. "On me dit ‘prends ton matériel, file à Saint-Denis, il se passe quelque chose, il y a une grosse fusillade’", détaille-t-il.

Ni une, ni deux, le journaliste prend la direction de Saint-Denis. Il connaît bien ce quartier pour avoir quelques mois auparavant arpenté les rues pour un reportage. "La rue du Corbillon était totalement inaccessible, se souvient Timothée Le Blanc. Je m’engage vers la droite, je m’en rappelle bien, vers le cordon de sécurité et un policier me braque et me dit ‘fiche le camp d’ici, fiche le camp d’ici’." Face à des forces de l’ordre à cran, le journaliste s’exécute et vient s’installer au plus près de l’immeuble visé par le Raid et commence à filmer en direct.

Une séquence inouïe d’1m30

"Vers 7 heures du matin, je pense, j’entends parmi les badauds derrière moi (…) quelqu’un qui dit ‘oh les cons, ils ont tapé chez moi’ ou quelque chose comme ça. Je me retourner, j’essaie de repérer la personne qui a dit ça et je la repère", poursuit Timothée Le Blanc. A ce moment-là, le périmètre de sécurité est élargi, le journaliste doit remballer sa caméra et reculer d’une centaine de mètres. Il perd alors de vue le témoin habillé de noir, les cheveux bruns plaqués en arrière, avec des lunettes et portant une sacoche. Quelques minutes se passent avant que l’individu réapparaît. Il se trouve à côté de policiers et échange avec eux.

Timothée Le Blanc va alors se présenter, lui dit qu’il est journaliste à BFM et lui demande s’il accepte de réponde à quelques questions. "Il me répond ‘oui’, je lance l’enregistrement et c’est là que la séquence commence, explique-t-il. J’ai pu m’entretenir avec lui pendant 1m30 avant qu’il ne se fasse embarquer par les policiers." Sous les yeux des forces de l'ordre, Jawad Bendaoud explique que le Raid est en train d'intervenir "chez moi". La scène ne va pas être immédiatement diffusée, il faudra attendre la confirmation que Jawad Bendaoud était recherché par la police pour avoir logé les terroristes et qu’il faisait bien partie des interpellés.

Une vidéo pour se dédouaner

Mythomane, fanfaron, beau parleur, le journaliste s’est interrogé sur l’homme qu’il a en face de lui: "Pendant l’interview, je ne comprends pas tout ce qu’il dit. Est-ce qu’il me dit que c’est son appartement, qu’il ne connaît pas les personnes qui sont à l’intérieur, qu’il a rendu service à un ami. Tout ça est très confus." Après l’interpellation de Jawad Bendaoud, Timothée Le Blanc va également interroger Hayet, qui se présente comme une amie. La jeune femme est aussi très diserte. Il comprend alors que l’homme qu’il vient d’interroger est un "marchand de sommeil", un "petit truand" qui traîne dans plusieurs trafics.

"Le sous-texte qu’il me dit, selon moi, c’est que pour lui, l’argent n’a pas d’odeur", estime-t-il.

Ce n’est que quelques heures plus tard que le journaliste se rendra compte de la portée des images qu’il a tournées dans la matinée. "Jawad Bendaoud comprend qu’il a logé les mauvaises personnes, il cherche tout de suite à se dédouaner", tranche Timothée Le Blanc, qui a toujours du mal à croire que la vidéo a même fait l’objet de mèmes sur internet, une vidéo ou une phrase qui se partage largement sur les réseaux sociaux.

A l’aube de son procès pour "recel de terroriste", Jawad Bendaoud dénonce ces détournements et cette médiatisation qu’on l’accuse d’avoir cherchée. "Je ne me suis pas exposé, s’agaçait-il le 30 novembre dernier lors d’une audience-relais pour préparer le procès. J’ai croisé un journaliste, c’est tout. Arrêtez de dire que je me suis mis en scène!" Une défense qui a du mal à convaincre la justice: la demande de huis clos réclamé par les avocats du prévenu a été refusée.

Justine Chevalier