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5 questions pour comprendre le procès de Jawad Bendaoud, le "logeur des terroristes"

Jawad Bendaoud est jugé à partir de ce mercredi pour avoir fourni un logement à Abdelhamid Abaaoud et Chakib Akrouh, deux terroristes du 13-Novembre, après les attaques. Un procès qui s'annonce très médiatique tant la personnalité du "logeur" des jihadistes intrigue.

Il s'agit de l'un des plus gros procès de l'année 2018 et il sera particulièrement scruté par les victimes du 13-Novembre, dont 500 se sont constituées parties civiles, mais aussi, et surtout, par l'opinion publique. Jawad Bendaoud est jugé à partir de ce mercredi par le tribunal correctionnel de Paris pour avoir fourni un logement à Abdelhamid Abaaoud, considéré comme le "coordinateur sur le terrain" des attentats de Paris et de Saint-Denis, et à Chakib Akrouh, le troisième homme du commando des terrasses.

Aux côtés de celui qui a été surnommé le "logeur des terroristes" seront également jugés Mohamed Soumah, considéré comme l'intermédiaire entre Hasna Aït Boulahcen, la cousine d'Abaaoud, et Jawad Bendaoud, ainsi que le frère de cette dernière, Youssef.

Qui est Jawad Bendaoud?

Le 18 novembre 2015, la France, encore meurtrie par les attentats qui viennent de les frapper, découvre Jawad Bendaoud. Devant les caméras de BFMTV, l'homme alors âgé de 29 ans, l’air ahuri, explique que l’appartement contre lequel le Raid est en train de lancer un assaut pour déloger deux terroristes du 13-Novembre, est le sien. Il l’a loué mais il ne sait pas à qui. L’entretien est interrompu, Jawad Bendaoud est emmené par des policiers.

Petite frappe devenu caïd, l'homme est connu des services de police et de la justice. En 2008, il n'a que 22 ans quand il est condamné à huit ans de prison pour violences volontaires ayant entraîné la mort sans l’intention de la donner. La victime: son meilleur ami de l’époque qui trouve la mort justement dans la rue Corbillon, à Saint-Denis, l'endroit même où se trouve l’appartement où les terroristes vont être logés.

Père de deux enfants, Bendaoud enchaîne les condamnations pour violences conjugales, transport d’arme ou détention de stupéfiants. Dans la rue Corbillon, il est connu de tous, notamment en raison de tous les trafics auxquels il est mêlé.

Que reproche-t-on à Jawad Bendaoud?

  • Jawad Bendaoud est jugé jusqu’au 15 février pour "recel de terroriste". Une qualification retenue pour avoir fourni un logement aux terroristes du 13-Novembre. Un temps poursuivi pour "association de malfaiteurs terroriste en vue de préparer des crimes", les faits ont été requalifiés en raison des doutes sur le fait qu’il connaissait les terroristes et leur projet funeste. La justice va devoir tenter de déterminer, pendant ces presque trois semaines de procès, si le "logeur" savait à qui il a loué son appartement. Des jihadistes qui ont été localisés grâce au témoignage de Sonia*, une amie de la cousine d'Abaaoud.

Pendant l’assaut mené par le Raid contre l’immeuble situé à l’angle de la rue de la République et de la rue Corbillon, le Franco-marocain dit être "propriétaire" de l’appartement dans lequel semble se trouver Abdelhamid Abaaoud et Chakib Akrouh. Aux enquêteurs, il modifiera cette version admettant s’être "approprié" les lieux "après avoir chassé les squatters". Il s'est retrouvé mêlé aux attaques après avoir été mis en contact par un ancien codétenu, Mohamed Soumah, avec Hasna Aït Boulahcen. Cette dernière est la cousine d’Abaaoud et cherche un logement pour "héberger ses deux frères". Ils se seraient mis d’accord pour 150 euros, Soumah parle lui de 500 euros.

Après plusieurs échanges de SMS et d’appels, Jawad Bendaoud donne l’adresse à Hasna Aït Boulahcen qui a été récupérer Abdelhamid Abaaoud, caché dans un buisson à Aubervilliers depuis deux jours. Ils arrivent avec Chakib Akrouh, à l’immeuble de Saint-Denis. Bendaoud, présent ce 17 novembre, va s'entretenir avec eux, l'un des deux hommes va lui demander dans quelle direction faire la prière. Le "logeur" s'en amusera auprès d’un restaurateur plus tard dans la soirée. Avait-il conscience de qui il venait de rencontrer ? Lui assure que non, une de ses amies a des doutes.

Que risque-t-il ?

"Nous ne sommes pas dans un dossier de complicité", rappelle Me Helena Christidis, avocate des parties civiles. "Nous sommes dans ce qu’on appelle du recel, c’est-à-dire le fait d’avoir fourni un logement à des personnes qui étaient auteurs ou complices des attentats du 13-Novembre. C’est quand même lié, c’est d’ailleurs pourquoi la jurisprudence accepte que des parties civiles privées se constituent parties civiles à l’audience sur une qualification de recel."

Selon l’article 434-6 du code pénal, le recel de malfaiteur se définit comme "le fait de fournir à la personne auteur ou complice d’un crime ou d'un acte de terrorisme puni d'au moins dix ans d'emprisonnement un logement, un lieu de retraite, des subsides, des moyens d'existence ou tout autre moyen de la soustraire aux recherches ou à l'arrestation". Ce délit est puni de trois ans d’emprisonnement et de 45.000 euros d’amende. En cas de pratique habituelle, la peine est élevée à cinq ans de prison et 75.000 euros d’amende. En cas de récidive, c’est le doublement de la peine.

"Une fois que sa peine sera purgée, il est nécessaire qu’il puisse être suivi, il faut que des mesures de suivi et de soins soient prononcées", martèle Me Samia Maktouf, avocate de parties civiles, qui parle d’un "grand bandit des cités" qui "n’a pas pris la peine de commettre un acte citoyen" en dénonçant les terroristes.

Quelle est la défense de Jawad Bendaoud ?

"J’ai douté, il y avait un truc pas clair, mais je ne vais pas prendre vingt ans pour ça (…) je m’en doutais, mais je voulais l’argent", a expliqué aux policiers, pendant l'enquête, Jawad Bendaoud, qui continue de clamer son innocence. "Je n'ai jamais parlé de ma vie avec un membre d'une cellule terroriste, je n'ai rien à voir avec les attentats ni de loin ni de près", écrivait-il aux magistrats en mars 2016, expliquant avoir "consommé de la coke et du shit en quantité" ce jour-là.

Le 30 octobre, il a été expulsé d’une audience de procédure devant le tribunal de Paris. "C’est moi, la victime !", a-t-il protesté. "Ça fait deux ans que je suis incarcéré pour rien du tout, vous avez fait de moi un coupable, j’étais au courant de rien !".

  • Lors de ce procès de trois semaines, Jawad Bendaoud sera assisté de deux avocats: Me Marie-Pompéi Cullin et Xavier Nogueras. Les deux conseils ont réclamé au préalable, lors d’une audience de fixation des modalités du procès qui s’ouvre ce mercredi, la tenue à huis clos des audiences. "S’il y a bien un dossier dans lequel la sérénité est importante et qu’il ne faut pas de trouble, c’est bien celui de Jawad Bendaoud", a plaidé Me Nogueras, estimant qu’il fallait "préserver" au prévenu "le peu d’intimité qui lui reste". La demande a été rejetée.

Xavier Nogueras connait bien les affaires liées au terrorisme, qualifié lui-même d'"avocat des jihadistes", un terme qu'il réfute. "Ça ne veut rien dire", expliquait-il aux Inrockuptibles. "Le jihad n’est pas une infraction d’après le code pénal. C’est une activité, un concept." Reste que l’avocat a accepté de défendre Carlos, Dieudonné ou encore d’intervenir dans le procès d’une filière d’acheminement de jihadistes vers la Syrie en 2015. Les deux avocats ont refusé de faire des commentaires publics sur le procès qui les attend.

Quels sont les enjeux du procès?

La première question lors de ce procès qui va se poser est celle de la présence de Jawad Bendaoud. Lors des précédentes comparutions devant la justice, il s’est fait exclure de la salle, après s’être énervé ou avoir lancé des insultes. Le poids de l’isolement, selon ses avocats. En novembre dernier, lors d’une audience-relais, destinée à préparer ce procès, il avait refusé d’être extrait de sa cellule.

"Pour moi ce procès marque le début du temps judiciaire, plus de 2 ans après les attentats. La justice travaille et c'est un premier test de la réponse qu'elle peut apporter à de tels événements", note Arthur Dénouveaux, le président de l'association de victimes du 13-Novembre, Life for Paris.

Le point central de ces trois semaines d'audience sera de déterminer si, oui ou non, les prévenus savaient qu’ils fournissaient une aide à des terroristes qui ont participé aux attentats du 13-Novembre et qui prévoyaient une nouvelle attaque. "Jawad Bendaoud se décrit comme non-terroriste, mais la France regorge de ce type de comportement, il est simplement dans la suite logique de la dissimulation dont font preuve les grands bandits des cités", attaque Me Samia Maktouf, qui représente 35 victimes dans ce procès. Pour Me Helena Christidis, autre avocate de victimes, une discussion pourrait avoir lieu autour de la qualification des poursuites alors que Jawad Bendaoud et Mohamed Soumah étaient au départ mis en examen pour "association de malfaiteurs terroriste en vue de préparer des crimes".

"Pour commettre des attentats, il faut planifier, il faut exécuter et il faut surtout une base de repli", estime Me Méhana Mouhou, avocat des habitants de la rue de la République. "Ce qu’on lui reproche, c’est précisément d’avoir aidé ceux qui cherchaient une planque."

Ce n'est pas le procès du 13-Novembre

L’enquête n’a toutefois pas démontré que Bendaoud, Soumah et Aït Boulahcen faisaient partie du plan initial des jihadistes du 13-Novembre. "C’est normal que le procès se fasse, mais il ne faut pas se tromper", confirme Me Gérard Chemla qui représente une centaine de victimes dans le dossier d’enquête sur les attaques de Paris et de Saint-Denis.

"Nous avons un petit voyou qui n’hésite pas pour gagner 500 euros à héberger des assassins qui ont froidement assassinés 130 personnes, ça c’est intéressant", insiste-t-il. "Mais ça a un intérêt limité. Jawad Bendaoud ne l’a pas fait parce qu’il est militant d’une cause ou parce qu’il considère Abaaoud comme un héros. Il l’a fait parce que c’est un voyou. Ce serait différent si le plan de fuite avait été organisé, à ce moment-là, il serait un élément du puzzle."

Les avocats qui interviennent dans ce dossier le répètent alors en chœur : il ne s’agit pas du procès du 13-Novembre. "C’est le procès de personnes qui ont gravité après les événements mais qui ont un rôle qui doit être éclairci", rappelle Me Astrid Ronzel qui représente deux clients dans ce procès. "C’est nécessairement troublant pour les victimes et elles s’y intéressent forcément parce que ça fait partie des faits autour des attentats mais elles savent que ce ne sera pas le moment du procès des attentats."

* Le prénom a été changé

Justine Chevalier