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Expédition punitive contre des Roms: pourquoi la camionnette blanche est-elle associée aux rapts d'enfants?

Une camionnette blanche et un radar, à Englos, le 23 juin 2014 (PHOTO D'ILLUSTRATION).

Une camionnette blanche et un radar, à Englos, le 23 juin 2014 (PHOTO D'ILLUSTRATION). - Philippe HUGUEN / AFP

Une vingtaine d'individus ont agressé des membres de la communauté rom lundi, après la diffusion de fausses rumeurs d'enlèvements de femmes et enfants. BFMTV.com revient sur les raisons de la propagation de cette fake news, qui mêlent désinformation et rumeur idéologique.

Depuis plusieurs semaines, la rumeur était de plus en plus grande en Ile-de-France: des enfants et des jeunes femmes de la région seraient kidnappés par des individus bulgares ou roms, à bord d'une camionnette, la plupart du temps blanche. La fake news est démentie à maintes reprises par la police et les élus locaux. Mais dans la nuit de lundi à mardi, des expéditions punitives sont commises dans des campements de Roms, notamment en Seine-Saint-Denis.

20 personnes ont été interpellées et 19 placées en garde à vue. "Ce sont des hommes d'une quarantaine d'années, tout à fait insérés, ayant du travail, et se proposant simplement de faire la police à leur niveau", a expliqué à BFMTV le directeur territorial de la sécurité de proximité du 93, François Léger, ajoutant que "c'est la première fois que nous sommes confrontés à une rumeur de ce type." Alors, comment expliquer que cette rumeur se soit autant déployée, notamment sur les réseaux sociaux?

• Le souvenir de Fourniret et Dutroux

La camionnette blanche fait partie de ces mythes urbains qui reviennent fréquemment dans l'actualité. En 2017, Le Monde évoquait des "messages alarmistes de camionnette blanche à l'origine d'enlèvements" dans le Jura. France 3 Nouvelle Aquitaine faisait de même en février dernier, à propos de faux kidnappings en Gironde. Depuis les années 1990, la présence de ce type de véhicule fantôme revient régulièrement en France mais aussi en Belgique. Il se nourrit de faits divers bien réels, d'après Marie Peltier, historienne et spécialiste du complotisme, contactée par BFMTV.com:

"Les affaires Fourniret et Dutroux, dans lesquelles il était question de camionnette blanche, ont été des événements traumatisants. Un fantasme, qui a un fond de réalité, s'est donc installé autour de ce véhicule banal, qui passe inaperçu. Comme tout discours de désinformation, il s'accroche à un symbole pour exister", détaille-t-elle au téléphone.

• La rumeur cible facilement une minorité

De nombreux internautes ont assuré que des trafics d'enfants ou d'organes se seraient développés avec des véhicules de plaque d'immatriculation étrangère, en l'occurrence bulgare. D'autres, dont les 20 personnes actuellement en garde à vue pour ces expéditions punitives, ont directement ciblé les Roms. Cibler une communauté n'a rien de nouveau, nous assure l'auteure de L’ère du complotisme, la maladie d’une société fracturée

"Le principe d'une rumeur idéologique repose sur une désinformation qui se fait au service d'un discours à l'encontre d'une minorité: juive, arabe, rom, asiatique... La désinformation repose sur un discours antisémite ou raciste selon lequel une communauté agirait de manière malfaisante de façon cachée", analyse-t-elle.

Déjà à la fin des années 1960, la "rumeur d'Orléans" prétendait que des gérants de magasins juifs enlevaient des clientes pour alimenter des réseaux de prostitution. En 2010 également, la "rumeur du 9-3" accusait à tort des municipalités de faire venir s'installer dans leurs villes des habitants de Seine-Saint-Denis issus de l'immigration, en échange de subventions.

• Un discours de rationalité inaudible 

Des photos de camionnettes aux alentours d'écoles ou de parcs ont suffi à nourrir une psychose autour de kidnappeurs rodant à proximité de lieux fréquentés par des enfants. Mais aucun élément matériel ou de témoignage de rapt n'a été retrouvé par les forces de l'ordre. Plusieurs municipalités ont tenu à rassurer leurs habitants, sans succès, ce que nous explique Marie Peltier:

"Ceux qui croient à ces rumeurs font de faux liens entre une preuve [la photo] et un effet. Le discours d'autorité ne suffit pas quand le rapport de croyance est supérieur au rapport de rationalité."

Face à une défiance qui ne cesse de grandir, la spécialiste estime qu"on a pris du retard face à la sphère complotiste". Une "rupture" qui s'est produite en amont des violences comme celles perpétrées la nuit dernière en Seine-Saint-Denis.

Esther Paolini