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Défense interdite: dans les coulisses du procès Merah

En cinq semaines, Me Éric Dupond-Moretti est devenu l'un des hommes les plus détestés de France en assurant la défense d'Abdelkader Merah, frère de, lors de son procès pour "complicité d'assassinat" et "association de malfaiteurs terroriste". L'avocat, qui revendique l'accès pour tous à une justice juste reposant sur le droit et non sur la morale, s'est confié aux caméras de BFMTV.

"Je ne sers pas la main à un requin." Voilà plus d'une semaine que le procès d’Abdelkader Merah a débuté dans une salle d'audience du tribunal de grande instance de Paris. Plus d'une semaine que les magistrats qui composent la cour d'assises spéciale jugent le frère de Mohamed Merah et un de ses amis pour "complicité d'assassinat" et "association de malfaiteurs terroriste". Plus d'une semaine qu'Eric Dupond-Moretti est largement conspué. Car dans l'opinion publique, les deux accusés sont déjà reconnus coupables. Une justice de l’émotion qu'a refusé ces dernières semaines l'avocat.

"Justice a été rendue", s’était félicitée de manière nuancée Patrick Klugman, l'un des avocats de victimes de Mohamed Merah. Le 3 novembre dernier, la cour d'assises spéciale de Paris a condamné Abdelkader Merah à 20 ans de réclusion criminelle, avec une peine de sûreté des deux tiers. La cour l’a jugé coupable d’association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste, mais n’a pas reconnu sa complicité dans les tueries commises par son frère en 2012. Le ténor du barreau de Paris salue aujourd'hui "une décision motivée en fait" qui ne fait pas office de "session de rattrapage" alors que Mohamed Merah ne sera jamais jugé pour ses crimes.

"Le terrorisme nous interdit de réfléchir"

Absent des caméras pendant toute la durée du procès, Eric Dupond-Moretti a accepté d'être filmé avant et pendant les débats par les caméras de BFMTV, toujours à l'écart de la cohue médiatique. Des images diffusées ce lundi dans l'émission Grand Angle dès 23 heures. De la préparation de ce procès jugeant des faits inédits ces dernières années en France, aux attaques des avocats des parties civiles en passant par les menaces qu'il a reçues, ou sa vision de la justice et sa satisfaction de voir qu'en France "on ne peut pas condamner un homme au bénéfice du doute".

Tout au long du procès, à l’émotion suscitée par les assassinats de Mohamed Merah, le ténor veut opposer des preuves matérielles. "Je vais vous faire une confidence: c’est le dossier le plus dur que j’ai à plaider. J’ai connu l’affaire Erignac, il n’y avait pas cette pression de l’opinion publique." Quand ce n’est pas autour d’un café ou d’une déjeuner, pour partager son ressenti, l’équipe d’Eric Dupond-Moretti se retrouve dans son bureau. Comme des enquêteurs, les avocats vont s’atteler, en s'appuyant sur des cartes géographiques ou des bornages téléphoniques, à démontrer que leur client n’a pas aidé, par exemple, son frère à repérer sa première victime. L’avocat pose alors la question de savoir ce qu’il se serait passé si "Mohamed Merah était toujours vivant". Abdelkader Merah et Fettah Malki se seraient-ils retrouvés face aux juges?

"Bien sûr que j’ai choisi de défendre Abdelkader Merah", insiste Me Dupond-Moretti. "Je ne le subis pas ce procès. Je l’ai fait parce que j’ai l’intime conviction, j’ai la certitude absolue, j’ai même la preuve, malheureusement, quotidiennement, que notre société est en train de basculer et que le terrorisme nous interdit de réfléchir et de penser encore aux principes qui sont les nôtres. D’une certaine façon, si notre justice recule, ça veut dire que le terrorisme a déjà gagné."

Un procès spécifique

Le jeudi 14 septembre 2017, 18 jours avant ce procès hors-normes -117 tomes de procédure, 232 parties civiles, 23 avocats, 49 témoins, 139 journalistes accrédités- Eric Dupond-Moretti, accompagné de son associé Antoine Vey et d'Archibald Celeyron, qui assurent eux-aussi la défense d’Abdelkader Merah, se rendent à la prison de Fresnes, où a été transféré depuis peu leur client. Un trajet réalisé en voiture sur l'air de Merde à Vauban de Léo Ferré. "C’est de circonstance", ironise-t-il alors que le chanteur lance "Bagnard je suis chaîne et boulets". Cette scène de vie immortalise le franc parler et la hargne dont va faire preuve le ténor pendant ces cinq semaines d’audience pour défendre ses convictions.

"Rien n’a de sens", lance-t-il aux journalistes après avoir lu qu’Abdelkader Merah comparaissait en djellaba alors que ce dernier était en "chemise et pantalon blanc". "On est dans une méconnaissance totale des éléments de fond du dossier", charge-t-il encore et de dénoncer l’absence de Mohamed Merah, regrettée par les avocats des parties civiles.

"On est dans ce qui arrive de plus en plus, c’est d’ailleurs une spécificité je pense de la période actuelle sur les procès dits terroristes, c’est que beaucoup de procès se déroulent avec en quelque sorte des fantômes", concède Antoine Mégie, maître de conférences en Science politique à l’université de Rouen.

"A charge et à recharge"

Tout au long de ce procès inédit vont s’opposer deux lignes: d’un côté les parties civiles qui voient en Abdelkader Merah la tête pensante des crimes de son frère Mohamed, de l’autre la défense qui se bat pour démontrer l’absence de preuves matérielles sur lesquelles un verdict doit se fonder. Un thème maintes et maintes fois évoqué par la défense qui va charger le travail des enquêteurs de l’époque. "Il (un policier des services de renseignement toulousains, NDLR) a fait part de son intime conviction en ajoutant, dans une certaine honnêteté, qu’il disposait d’aucune preuve pour dire qu’Abdelkader Merah appartenait à une cellule jihadiste."

"Ils viennent tous nous répéter la même chose", tempête Me Eric Dupond-Moretti alors qu’une quinzaine de policiers de la PJ et des renseignements sont venus témoigner. "Tout est à charge, c’est à charge et à recharge."

Racontant son procès, la défense d’Abdelkader Merah s’en prend également aux avocats des parties civiles. Comprenant l’émotion des familles des victimes, Eric Dupond-Moretti va s’attaquer à ses confrères et consœurs qui, selon lui, font preuve d’excès. Il en veut pour preuve l’interrogatoire de son client par une avocate qui dira à l’accusé qu’il est "orienté vers la Mecque". "J’ai répondu, mais c’était un cri du cœur, 'vers la cour' et la cour l’a concédé. Il s’avère donc que le dos de la cour est orienté vers La Mecque. On est chez les fous", s’agace le ténor.

"C’est une problématique pour les acteurs du droit de savoir comment juger ou en tout cas prendre en compte dans la procédure ce fait religieux (…)", analyse Antoine Mégie. "Est-ce que l’engagement même radical dans une idéologie, alors que la lutte armée n’est pas revendiquée est un élément de preuve?"

L’émotion? "Pas le monopole des avocats des parties civiles"

Lors de ce procès, Eric Dupond-Moretti s’est ému auprès de la cour des menaces qui ont été adressées à ses enfants. Assurant que les individus radicalisés "ne sont pas ses amis", l’avocat rejette l’idée qu’il ne ressent aucune empathie pour les victimes du tueur au scooter, ces trois militaires, ces trois enfants et ce père de famille abattus. Une émotion principalement ressentie lors du récit des témoins directs. "C’est un passage obligé et c’est un passage dans lequel on se retrouve tous", confie le ténor. "L’émotion, ce n’est pas le monopole des avocats des parties civiles. Quand je pense à ces enfants qui ont été tués dans ces conditions, quand je pense aux militaires, quand je pense à tout ce chagrin, ça ne me laisse pas insensible."

"Nous verrons si le début de remords d’Abdelkader Merah correspond à quelque chose de profond ou s’il s’agit d’une stratégie de défense. A mon avis c’est une tactique mise en place avec ses conseils", rétorque Me Olivier Morice, l’avocat de la famille de l’un des militaires tués.

Des remords, Eric Dupond-Moretti n’en a aucun même après avoir pris la défense de la mère d’Abdelkader et Mohamed Merah. Le 18 octobre, Zoulikha Aziri est appelée comme témoin. Accompagnée d’un interprète, la femme de 60 revient sur ses déclarations passées et charge Mohamed pour défendre Abdelkader. Revient alors cette fameuse question de la connexion sur le site du Bon Coin depuis son domicile qui scellera le sort du premier militaire tué. Alors qu’elle est pressée par un avocat des victimes de répondre, Eric Dupond-Moretti lance: "C’est la mère d’un accusé, certes, mais, c’est aussi la mère d’un mort." Une remarque de trop pour les familles de victimes qui s’en prennent au pénaliste. Sorti de la salle d’audience, Me Dupond-Moretti analyse la situation:

"Elle est entendue sans ménagement pendant des heures et des heures. Et la levée de boucliers de mes confrères de la partie civile au motif que je ne peux pas dire qu’elle a perdu un fils. Il y a une tartufferie, une hypocrisie incroyable là-dedans. Ils se lèvent, ils se drapent dans une espèce de dignité. J’ose dire qu’elle a perdu son fils, elle a dû avoir de la peine même si c’est pas quelqu’un de recommandable."

Justine Chevalier avec Justine Lafon et David Calvet