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Couleurs des yeux, des cheveux... Quand la police scientifique crée le "portrait-robot génétique"

Le laboratoire d’Hématologie Médico-Légale de Bordeaux a développé une technique permettant, à partir d'une trace ADN présente sur un lieu où s'est produit un crime, de dresser un portrait-robot génétique et de déterminer les "caractères morphologiques apparents" d'un suspect.

Leur travail est de faire parler les indices. Rendue célèbre par les séries américaines, à commencer par Les Experts, la police technique et scientifique a de beaux jours devant elle. Alors que la technologie s'immisce chaque jour un peu plus dans le travail des enquêteurs, la science révolutionne leurs investigations. La France, qui accueillait à Lyon la semaine dernière le congrès européen de la police scientifique, est loin d'être à la traîne.

En 2016, Kamel Abas écopait de 18 ans de prison pour six viols commis entre 2012 et 2013 à Lyon. Son arrestation puis cette condamnation a été rendu possible par le travail acharné du laboratoire d'Hématologie Médico-Légale de Bordeaux. Pendant près de huit ans, ces hommes et ces femmes ont développé une technique permettant d'établir le premier portrait-robot génétique en France, c'est-à-dire la mise en évidence des "caractères morphologiques apparents" d'un suspect à partir d'une trace ADN découverte sur les lieux d'un crime.

"Dans les années 2000, on a commencé à identifier des mutations ponctuelles, rapporte le professeur Christian Doutremepuich, biologiste, fondateur et président du laboratoire bordelais. Il y en a beaucoup sur l’ADN. Ces mutations ponctuelles qui sont situées dans les gènes sont en relation avec des caractères."

Résultats "hyper fiables"

Jusqu'à cette découverte révolutionnaire pour les policiers, le travail de la police scientifique reposait en effet sur l'identification d'un suspect à partir d'un trace ADN. Après avoir identifié le génome, celui-ci était comparé à ceux entrés dans le Fichier national automatisé des empreintes génétiques (FNAEG). "Ça, c’est l’obligation par la loi de tout ce que doit faire un laboratoire sur une trace ADN, expose le Pr Doutremepuich. Soit ça correspond à une personne déjà condamnée, soit ça ne correspond pas." Dans le second cas, l'enquête pouvait piétiner.

Avec la réalisation d'un portrait-robot génétique, les enquêteurs peuvent faire le tri, cibler leurs recherches sur un type d'individu, lors de leurs investigations, en déterminant trois aspects de son physique: la couleur de ses yeux, de ses cheveux et de sa peau. "On a une probabilité raisonnable (de déterminer ces critères, NDLR), assure le président du laboratoire bordelais. On est à plus de 90%. C’est hyper fiable. On a aujourd’hui une base de données de 850 personnes." Plus largement, les scientifiques peuvent évaluer "l'âge biologique" d'une trace ADN.

"Il y a de nombreuses années, on ne pensait pas que l’ADN subissait une agression extérieure selon votre type de vie, rappelle le Pr Doutremepuich. L’ADN se modifie. A partir de ce constat, nous sommes capables de déterminer non pas l’âge de la personne, mais l’âge biologique. Tout le monde sait que dans son entourage il y a des personnes qui font plus jeunes, ou plus vieilles."

Limites morales

Alors que cette nouvelle technique apparaît révolutionnaire et déterminante dans la conduite des enquêtes, le laboratoire d'Hématologie Médico-Légale de Bordeaux a dû obtenir l'aval de la Chancellerie. Lors du premier cas d'utilisation du portrait-robot génétique dans une enquête, la chambre de l'instruction de Lyon avait validé ces analyses. Et même si cette avancée ouvre un grand champ de possibilités en terme d'identification de caractéristiques, les scientifiques se sont fixé des limites s'arrêtant à ce qui est visible.

"On est au début, il va y avoir des améliorations, conclut le Pr Doutremepuich. Ce qu’on doit faire, c’est tout ce qui se voit. Ce qu’on ne voit pas ce sont les caractères privés, c’est-à-dire qu'on ne va pas identifier une personne par ses maladies. On s’est mis dans les laboratoires des limites légales mais surtout des limites morales que l’on suit et que l’on respecte."

J.C.