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Derrière l'image hollywoodienne, la police scientifique française à l'épreuve de l'urgence

La police scientifique identifie les auteurs d'infractions par des moyens scientifiques, tels que l'analyse ADN.

La police scientifique identifie les auteurs d'infractions par des moyens scientifiques, tels que l'analyse ADN. - Andy Leppard - Flickr.com CC

Lunettes de soleil, courses-poursuites en 4x4, collègues toujours plus glamour, la police scientifique à la sauce hollywoodienne suscite des vocations. Mais sur le terrain, la réalité est plus nuancée.

Au pôle criminalistique de Toulouse, les experts de la police nationale sont à l’œuvre. Leur objectif: isoler des indices pour confondre braqueurs de banque, meurtriers ou simples cambrioleurs, dans des affaires semblables à celle du "gang des égoutiers".

Inspirés du "casse du siècle" à Nice, ces malfaiteurs chevronnés avaient emporté en 2014 pas moins de 2,5 millions d'euros d'une banque grâce à un tunnel de 22 mètres creusé à partir d'une canalisation. Mais leur ADN les a trahi. Les prélèvements effectués par les gendarmes dans le tunnel ont permis l'interpellation toute récente de quatorze suspects.

Aujourd'hui, seules deux structures, rattachées au ministère de l'Intérieur, sont en mesure d'analyser les prélèvements ADN: l'Institut national de la police scientifique (Inps), avec cinq laboratoires en France (à Paris, Lille, Lyon, Marseille et Toulouse), et l'Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (Ircgn), avec un laboratoire unique centralisé à Rosny-sous-Bois. Pour Dominique Deharo, directeur adjoint de l'Inps Toulouse, désormais, "c'est la preuve scientifique qui est au centre" des investigations.

30% des cambriolages élucidés grâce à la police scientifique

A Toulouse, sont ainsi regroupés tous les services de criminologie de la police nationale, à l'exception de quelques spécialités telles que la graphologie, la vidéo, la téléphonie et l'informatique. Pour les policiers du Groupe d'enquête criminelle (GEC), qui s'occupent des prélèvements sur place et qui les remettent aux experts de l'Inps, cette unité de lieu est un vrai gain de temps. Et l'efficacité au rendez-vous:

"Récemment, un homme en garde à vue qui niait une agression a été confondu en quatre heures avec l'identification de ses empreintes" par le fichier automatisé des empreintes digitales (Faed), témoigne un scientifique.

En plus de 5.500 sorties en 2015, les 26 policiers du GEC Toulouse ont relevé 4.663 traces papillaires, provenant du derme des doigts ou des paumes d'un suspect. "Chaque cambriolage est l'occasion de recueillir des indices sur lesquels on s'appuie", souligne le directeur départemental de la sécurité publique, Jean-Michel Lopez. En 2015, un tiers des cambriolages commis en zones police sont ainsi élucidés, 20% quand les effractions ont lieu en zones gendarmerie.

Délinquance ou crime, un rythme d'analyse différent

Mais derrière ces taux d’élucidation prometteurs, certains dénoncent des laboratoires surchargés. "Il s’avère que les laboratoires publics sont largement sous-dimensionnés par rapport à la demande", estime auprès de BFMTV.com David Alberto. Ce conseiller technique pour le syndicat de la police nationale Synergie-Officiers parle de délais allant parfois de trois à cinq mois pour l'obtention de résultats d'analyse. Et d'ajouter:

"Dans les affaires urgentes, nous faisons appel aux laboratoires privés, plus rapides: ils sont capables d'attirer plus de personnel et sont par conséquent plus réactifs." 

Des propos entièrement démentis par Frédéric Dupuch, directeur de l'Inps. Si des délais de quelques mois ont pu être observés, pour les dossiers courants, il y a cinq ou six ans, quand "le parc n'était pas encore adapté", cela n'est plus vrai aujourd'hui et ne l'a jamais été pour les urgences:

"Il n'y a pas de surcharge de travail, mais des flux différents: dans les affaires de délinquance courante, le délai moyen pour l'analyse des prélèvements est de cinq semaines, mais pour les crimes ou les urgences, on casse le rythme des machines et on les traite au plus vite. [...] Nos laboratoires ont toujours réagi aux urgences et cela n'a jamais posé de problème, même quand il y a une garde à vue en cours."

Frédéric Dupuch cite en exemple les récents attentats terroristes. En janvier 2015, l'ADN qui avait permis d'identifier Amedy Coulibaly avait été analysé en cinq heures seulement dans les locaux parisiens de l'Inps. De même, dans l'enquête sur Reda Kriket, interpellé fin mars pour un projet d'attentat en France, l'Inps avait mobilisé en urgence 40 experts pendant le week-end pascal pour analyser 180 scellés en biologie et balistique.

S'ajuster aux contraintes budgétaires

Toute cette expertise a un coût... parfois difficile à assumer, d'après une juge d’instruction de Besançon, qui a indiqué dans Le Parisien que certains magistrats français n’enverraient que 20 scellés sur 100 aux laboratoires d’analyses, au risque de "passer à côté" d’un indice essentiel, afin de réaliser des économies au contribuable.

"C’est complètement délirant de nous demander de choisir les scellés à envoyer au laboratoire, en citant le coût élevé des analyses", témoigne à BFMTV.com Clarisse Taron, présidente du Syndicat de la magistrature, avant de poursuivre: "Cependant, il n’y a pas que les analyses qui fait grimper la facture: il y a aussi le coût de conservation des échantillons, prélevés lors d’une autopsie, par exemple… A force de vouloir diminuer les frais de la Justice, nous sommes parfois poussés à détruire les scellés trop tôt."

Interrogé sur ce point, Frédéric Dupuch n'a pas caché sa surprise, n'ayant jamais entendu parler de destruction de scellés et citant en guise de contre-exemple les 300 scellés arrivés dans ses laboratoires lors de l'enquête sur Reda Kriket. "Dans les cas de délinquance courante, on est limité à trois prélèvements ADN pour éviter toute saturation", indique-t-il encore, estimant qu'il est "déjà extraordinaire" de procéder à des analyses ADN pour des cambriolages.

"L'ADN n'est pas la reine des preuves"

Et si, au final, le pire ennemi de la police scientifique était la science elle-même? Dans certaines affaires, les résultats d’analyses scientifiques auraient détrôné des preuves plus traditionnelles, comme les aveux lors d’un interrogatoire.

"Nous avons tendance à prélever trop et, en même temps, nous manquons de moyens. Il y a une réelle contradiction. L’ADN n’est pas la reine des preuves. Elle n’est pas toujours la solution à tout", relativise Clarisse Taron. 

Ma. G. et Priscilla Peyrot avec AFP