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Comment les associations de scoutisme tentent-elles de protéger les enfants de la pédocriminalité?

Un camp de scouts à Jambville, le 29 juillet 2006.

Un camp de scouts à Jambville, le 29 juillet 2006. - FRED DUFOUR / AFP

Le procès du père Preynat, accusé d'agressions sexuelles sur mineurs, s'est ouvert mardi à Lyon. Pendant des années, ce curé déchu a abusé d'enfants, âgés de 7 à 15 ans, membres du groupe de scouts Saint-Luc, qu'il a créé au début des années 1970.

"Quelle mauvaise idée j’ai eu à 8 ans de dire ‘oui’ à mes parents quand on m’a proposé de devenir scout." Ils sont nombreux à garder un souvenir douloureux et nauséabond des vacances passées au sein du groupe de scouts Saint-Luc, créé et dirigé de 1971 à 1991 par le père Bernard Preynat. Accusé d’agressions sexuelles sur mineurs, l'ex-curé réduit à l'état laïc au terme de son procès canonique l'été dernier, comparaît à partir de ce mardi devant le tribunal correctionnel de Lyon et encourt jusqu'à 10 ans d'emprisonnement. Il fait face à dix parties civiles pour lesquelles les faits ne sont pas prescrits.

Ils s’appellent François, Laurent, Thony, Matthieu, Axel, Olivier… Après de longues années de silence, de souffrance indicible, ces anciens scouts sont parvenus à briser l’omerta en 2015 en accusant le père Preynat d'attouchements, de baisers sur la bouche et de caresses réciproques contraintes. "Il m’a entraîné dans sa tente pendant les camps et au fond d’un car en rentrant d’une sortie de ski. Cela a commencé presque aussitôt mon arrivée aux scouts et pratiquement tous les samedis il se passait quelque chose", écrit l’une des victimes déclarées de Bernard Preynat sur le site de l’association La parole libérée, qui en recense "plus de 75". 

"Sentiment de dégoût"

Un autre se souvient d’une retraite lors de laquelle "nous avions dormi dans une grande maison, partageant une grande pièce commune pour tous y dormir sauf ce dernier (Bernard Preynat, ndlr) qui avait une chambre. Une chambre qu'il avait partagée avec un scout un peu plus 'trublion' que les autres". Pendant "4 ans de scoutisme de 1978 à 1982, mon seul souci a été d’éviter le père Bernard", témoigne un autre.

Esquiver le danger. C’était aussi l’obsession des enfants qui partaient en vacances avec un aumônier des Scouts d’Europe au début des années 2000. Cet ancien prêtre de Perpignan a été condamné le 1er mars 2019 à 15 ans d'emprisonnement pour "viol et agressions sexuelles sur mineurs" à l'encontre de trois adolescents, entre 2006 et 2009. Dans l’Oise, le meurtre du prêtre Roger Matassoli au mois de novembre dernier a également fait remonter à la surface les témoignages de plusieurs anciennes victimes qui l’accusent d’agressions sexuelles dans les années 1960-1970, notamment lors de camps scouts.

Éclaboussées par ces multiples scandales, les associations de scoutisme rappellent que la protection de l’enfance est au coeur de leurs préoccupations.

"Ces affaires nous laissent un sentiment de dégoût, on se sent trahis. Il faut écarter d’un revers de la main les coupables et se tourner vers les enfants pour mieux les protéger", réagit Luc de Coligny, commissaire général des Scout d’Europe, interrogé par BFMTV.com. 

Vérifier que les encadrants sont "clean"

Son organisme fait partie des dix associations reconnues par l’Etat comme "accueil de scoutisme" et bénéficie à ce titre d’un encadrement légal. "L’identité de toutes les personnes qui travaillent avec nous est transmise au Fichier judiciaire automatisé des auteurs d'infractions sexuelles ou violentes (FIJAISV). Tant qu’on n'est pas sûrs que nos encadrants sont clean, on ne les laisse pas au contact des enfants", explique-t-il. 

"Certes, cette vérification ne les met pas à l'abri d'une agression sexuelle qui serait commise, pour la première fois, par une personne qu'elles emploient; elle permet en revanche d'écarter le risque qu'un 'prédateur sexuel' dûment identifié soit placé au contact direct de mineurs", précise le Sénat dans un rapport rendu en 2019

En complément de ce cadre légal, les Scouts d’Europe ont créé l’été dernier la commission Saint-Nicolas qui propose un arsenal de mesures pour traiter les cas d’abus "de manière juste et appropriée, avec des moyens, des outils et une communication dissuasifs". La commission a par exemple mis en place des modules de formation pour sensibiliser les encadrants à la pédocriminalité. "A chaque rentrée, on dispense cette formation à tous. En parallèle, pour devenir chef, chaque encadrant doit suivre une formation supplémentaire sur le thème de la protection de l’enfance", détaille Luc de Coligny, membre de la commission Saint-Nicolas, ajoutant que ceux qui étaient chefs avant la création de la commission et des modules doivent rattraper la formation. 

Il affirme que les encadrants "se sont dit ‘ouf’ à l’annonce de ce dispositif. Ça a été accueilli comme une libération de la parole. Ils savent qu’ils peuvent appeler la commission et qu’ils seront réorientés vers les structures et les institutions compétentes en cas de problème", poursuit-il. Dès sa création, la commission a été sollicitée par les responsables des camps scouts confrontés à des situations délicates. "Ça va de l’adolescent qui sort son téléphone pour montrer à ses camarades des images pornographiques, à des attitudes répréhensibles", explique Luc de Coligny. 

"Grâce à la commission, on a identifié un comportement que j’ai par la suite signalé à un procureur", élude-t-il, précisant toutefois que les faits visent des abus commis par un encadrant majeur sur un autre majeur. "La personne a été éloignée immédiatement de l’activité de notre mouvement", assure-t-il. 

Ligne téléphonique d'urgence

Cette sensibilisation à la pédocriminalité s’est également installée chez les Scouts et guides de France qui ont mis en place, depuis plusieurs années, des formations "dans lesquelles on apprend aux adultes à ne jamais remettre en cause la parole d’un enfant qui rapporte des abus", souligne Agnès Cerbelaud, porte-parole de cet autre mouvement reconnu par l’Etat. Dans cet organisme qui compte 60.000 scouts encadrés et 25.000 encadrants, les animateurs sont systématiquement accompagnés par deux bénévoles pendant les sorties: "Ils ne sont jamais seuls avec les enfants pour de nombreuses raisons, notamment car cela permet de repérer le plus rapidement possible d’éventuelles dérives et de les signaler", souligne-t-elle. 

Par ailleurs, une ligne téléphonique d’urgence est mise en place durant l’été pour accompagner les éducateurs confrontés aux confidences d'enfants sur des situations de mal-être ou d'agressions vécues dans le cadre de l’association mais aussi en milieu scolaire ou familial. 

"On insiste beaucoup sur la libération de la parole. En juillet 2019, on a organisé un grand rassemblement avec 20.000 jeunes de 11 à 14 ans et on a créé un espace d’écoute avec des professionnels de la santé pour qu’ils puissent se confier. Ça nous aide ensuite à connaître les difficultés que nos scouts rencontrent et à affiner nos process", commente Agnès Cerbelaud. 

Et d’ajouter: "On fait aussi de la prévention auprès des enfants avec des jeux de cartes spécialement conçus pour leur faire comprendre qu’en cas d’abus sexuels, il faut en parler." 

Apporter une réponse "apaisée et adéquate"

C’est l’ensemble de cette préparation qui a permis à Camille, cheftaine depuis bientôt 5 ans, de savoir comment réagir quand une adolescente lui a confié, lors d’un camp d’été, avoir été attouchée sexuellement par des garçons de son collège. "On l’a rassurée en lui disant qu’elle avait bien fait de nous en parler. On a contacté le 119, le numéro des services de protection de l’enfance, à qui nous avons rendu compte de la situation. Nous, nous ne sommes pas là pour nous substituer aux autorités, mais pour aiguiller les jeunes afin qu’ils bénéficient de la meilleure prise en charge possible", nous raconte Camille, 26 ans. 

"Ça n’a pas été facile de recevoir ce genre de confidences mais on a eu toutes les billes pour savoir comment gérer cette situation correctement et y apporter une réponse apaisée et adéquate", salue-t-elle. 

D’où l’importance de "choisir une association de scouts reconnue par l’Etat, car cela garantit un encadrement réglementaire efficace", veut croire Agnès Cerbelaud. La porte-parole des Scouts et guides de France tient à rappeler que "le mot 'scout' n’est pas protégé, tout le monde peut donc créer un groupe se revendiquant du scoutisme, c’est ce qu’a fait le père Preynat en 1971. Or, dans ces groupements autonomes, on est hors-cadre, hors-contrôle."

Le risque zéro n'existe pas

Reste que l'encadrement n'immunise pas contre toutes les dérives, admet-elle. A Cherbourg, la police enquête actuellement sur un ancien encadrant des Scouts et guides de France accusé d’agressions sexuelles et tentatives de viols sur des mineurs de 14 à 17 ans. Les faits se seraient produits il y a quatre ou cinq ans lors d’activités de groupes.

"Une des victimes s’est plainte à un ami qui faisait son service civique au sein du mouvement et qui nous l’a rapporté. Nous avons recueilli les témoignages, déposé deux mains courantes et écrit au procureur pour le prévenir. Nous les avons également encouragés à porter plainte. S’il doit y avoir un procès, nous nous porterons partie civile", garantit Agnès Cerbelaud, qui a accueilli ces révélations comme un "coup de bambou".

En matière de protection de l’enfance, le risque zéro n’existe pas mais "nous nous mettons dans les conditions pour détecter le plus efficacement les mauvais comportements", conclut la porte-parole des Scouts et guides de France. 

Ambre Lepoivre