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Police-Justice

Affaire Grégory: la lettre-testament du juge Lambert pour expliquer son suicide

Avant son suicide, Jean-Michel Lambert, premier juge d'instruction dans l'affaire Grégory, a adressé une lettre à un journaliste de l'Est Républicain. Il y explique son geste fatal par un profond sentiment d'injustice.

"C'est une lettre qui nous est arrivée quasi par hasard. On ne s'y attendait pas". C'est ainsi que s'est exprimé sur notre antenne Philippe Marcacci, rédacteur en chef adjoint de l'Est Républicain, qui vient de publier ce mercredi une lettre reçue par un de ses journalistes, Christophe Gobin, et écrite de la main de Jean-Michel Lambert, premier juge d'instruction dans l'affaire Grégory où son rôle a été décrié.

Philippe Marcacci explique que le magistrat a écrit ce courrier le jour-même de son suicide, et que cette lettre a été postée après que Jean-Michel Lambert a mis fin à ses jours le 11 juillet dernier. Recueillie par une voisine, et transmise à la veuve, la lettre a ensuite été envoyée au journaliste destinataire. Philippe Marcacci a précisé ce mercredi que Christophe Gobin et Jean-Michel Lambert "se connaissaient depuis 2004" et "entretenaient des relations de confiance" depuis lors. Le contenu de la lettre rédigée par le magistrat en atteste. 

Rattrapé par "la machine à broyer"

Dans celle-ci, Jean-Michel Lambert commence par expliquer qu'il a choisi de s'adresser à Christophe Gobin car celui-ci n'a "jamais trahi sa confiance" et a toujours su "prendre la distance nécessaire pour regarder une certaine affaire", l'affaire Grégory dont il déplore que les derniers rebondissements ont été selon lui "mis en scène avec une impudeur et une vulgarité totales". Puis, le magistrat motive sa décision de se suicider: "J’ai décidé de me donner la mort car je sais que je n’aurai plus la force désormais de me battre dans la dernière épreuve qui m’attendrait."

Il fustige également l'utilisation du logiciel ANACRIM dont l'emploi a relancé l'enquête: "Cet énième 'rebondissement' est infâme. Il repose sur une construction intellectuelle fondée en partie sur un logiciel." Au-delà, c'est l'ensemble de l'affaire et de l'appareil médiatique qu'elle charrie avec elle qui n'a pas trouvé grâce aux yeux de l'ex-juge d'instruction:

"La machine à broyer s’est mise en marche pour détruire ou abîmer la vie de plusieurs innocents, pour répondre au désir de revanche de quelques esprits blessés dans leur orgueil ou dans l’honneur de leur corps. Certains de mes confrères ont emboîté le pas avec une mauvaise foi abominable."

Un "château de cartes" qui va "s'effondrer"

Dans son courrier, Jean-Michel Lambert défend une dernière fois la thèse de l'innocence de Bernard Laroche, inculpé d'abord pour l'assassinat de Grégory Villemin avant d'être remis en liberté et abattu peu après, le 29 mars 1985, par le père du petit garçon. Ce souvenir avait depuis pesé lourd dans l'esprit du magistrat. "Je proclame une dernière fois que Bernard Laroche est innocent. La construction intellectuelle que je viens d’évoquer est en réalité un château de cartes qui aurait dû s’effondrer dès le premier regard objectif sur le dossier", écrit ainsi Jean-Michel Lambert. Il évoque ensuite des détails de son instruction s'inscrivant en faux contre le témoignage initial de Murielle Bolle à l'automne 1984, où elle accablait son beau-frère Bernard Laroche avant de se rétracter plus tard. 

Quant à cette nouvelle phase de l'enquête, ouverte il y a quelques semaines par les interpellations des époux Jacob puis celle de Murielle Bolle, Jean-Michel Lambert ne lui laissait aucun crédit dans ces derniers moments:

"Les événements depuis juin dernier sont voués normalement à l’échec. Et pour cause…Pour ne pas perdre la face, on cherchera alors un bouc émissaire. Autant dire qu’il est tout trouvé…Je refuse de jouer ce rôle. Si j’ai parfois failli, j’ai cependant la conscience parfaitement tranquille quant aux décisions que j’ai été amené à prendre. Je préfère sonner la fin de partie pour moi. L’âge étant là, je n’ai plus la force de me battre. J’ai accompli mon Destin", conclut-il dans sa lettre.

Mystérieuse et finale indication

Auparavant, sa rédaction contient une allusion mystérieuse: "On ne connaîtra jamais la vérité parce qu’on refuse de voir la vérité. Et pourtant si on acceptait de regarder les annales judiciaires américaines ou transalpines…" 

Si le magistrat avait, dans la dernière ligne de ce testament médiatique, indiqué qu'il autorisait la publication "intégrale" de ce texte, la rédaction a tout de même pris soin d'en communiquer la teneur à sa veuve et de lui en demander l'autorisation. Philippe Marcacci a cependant déclaré sur notre antenne que l'Est Républicain avait décidé de passer outre une réquisition de la police judiciaire qui enjoignait le titre de ne pas publier le courrier. 

Il y avait six lettres

Au total, selon des informations recueillies par BFMTV, le magistrat a écrit six lettres avant de mettre fin à ses jours. Elles étaient destinées à son épouse, sa fille, pour sa mère, pour le journaliste de L'Est Républicain donc, pour son éditrice et la dernière détaille ses volontés pour ses obsèques. Celles-ci se dérouleront ce jeudi à 10h au Mans.

Un proche de Jean-Michel Lambert a assuré à BFMTV que celui-ci s'était "sacrifié pour dénoncer les errements de la justice qui allait selon lui droit dans le mur". 

Robin Verner